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Ignacio Ramonet : "Le modèle néolibéral brutalise les peuples"





Ignacio Ramonet : "Le modèle néolibéral brutalise les peuples"

 Par Matieu Pons

La ville d’Aubagne, en Provence, organise, du 8 au 15 octobre, un Forum local mondial 2011, "Aubagne à l’heure du monde", avec des débats et des interventions de nombreux invités venus de tous les continents.

Matieu Pons : Au début des années 2000, vous écriviez un édito célèbre dans Le Monde diplomatique dont le titre était « L’Aurore ».

Aujourd’hui, à l’aurore des années « 10 » du XXIe siècle, face aux révolutions dans le monde arabe, aux mouvements des "indignés" grecs et espagnols, aux explosions de colère des jeunes chiliens et anglais… Comment voyez-vous ce début de décennie ?

Ignacio Ramonet : Une épidémie d’indignation soulève les jeunes du monde. Semblable à la vague qui, dans les années 1967-1968, de la Californie à Tokyo en passant par Paris, Berlin, Madrid et Prague, avait secoué la planète et bouleversé sinon la politique du moins les mœurs des sociétés occidentales.

Aujourd’hui c’est différent. Le monde a changé en pire. Il vit une grande régression. Nombre d’espérances se sont évanouies. L’ascenseur social est fracassé. Pour la première fois depuis un siècle, en Europe, les nouvelles générations risquent d’avoir un niveau de vie inférieur à celui de leurs parents. Le modèle néolibéral de globalisation brutalise les peuples, humilie les citoyens et dépouille les jeunes de l’espoir d’une vie décente. La crise financière, ainsi que les "solutions" proposées pour la combattre, à base d’austérité et de rigueur contre les classes modestes et moyennes, aggravent le malaise général. Les Etats démocratiques sont en train de renier leurs propres valeurs. On se demande d’ailleurs comment peuvent-ils, en même temps, conduire des guerres lointaines - Irak, Afghanistan, Libye - au nom de ces mêmes valeurs démocratiques qu’ils renient chez eux...

M. P. : Pensez-vous que dans le monde, à l’instar des "indignados" et des insurgés arabes, des formes nouvelles de mobilisation sont en train de naître ? Qu’ont-elles en commun ?

I.R. : Ce furent d’abord les Arabes, puis les Grecs, ensuite les Espagnols et les Portugais, suivis des Chiliens et des Israéliens ; et enfin, le mois dernier, dans le bruit et la fureur, les Britanniques. De plus en plus fréquentes, les explosions d’indignation et de révolte sont ressenties comme naturelles, normales... Partout, on sent monter colères et violences. Ces explosions toutefois n’adoptent pas les mêmes formes partout. Ainsi, la fougueuse détonation anglaise du début août dernier s’est différenciée, par son niveau élevé de véhémence, des autres protestations juvéniles essentiellement non-violentes (même si des affrontements ponctuels ont pu se produire ici ou là, à Athènes, Santiago du Chili ou ailleurs).

Autre différence essentielle : les émeutiers anglais, en raison peut-être de leur appartenance de classe, n’ont pas été en mesure de verbaliser leur mécontentement. Ils n’ont pas su non plus mettre leur exaspération au service d’une cause politique. Ou s’en servir pour dénoncer une injustice concrète. Dans leur éphémère et brutale guérilla urbaine, ils ne s’en sont même pas pris systématiquement aux banques... Comme si leur rage d’exclus et de dépossédés ne pouvait être apaisée que par les "merveilles" des vitrines... Au fond, comme tant d’autres "indignés" du monde, ces révoltés exprimaient leur désespoir d’être les oubliés d’un système incapable désormais de leur offrir une place dans la société ou un avenir digne.

M.P. : En tant que directeur de l’édition espagnole du Monde diplomatique, pouvez-vous nous éclairer sur ce nouveau mouvement et quelle forme prend-il désormais en Espagne ?

I.R. : De nombreux électeurs européens semblent de plus en plus décidés à adopter trois formes de refus du système politique dominant : l’abstentionnisme radical ("tous pourris") ; le vote à l’extrême droite (comme forme de contestation) ; ou la protestation indignée dans les places des villes (pour réclamer une "autre politique"). En Espagne, les jeunes expriment un dégout particulièrement radical à l’égard de quelques caractéristiques fortes de notre temps : la violence extrême des inégalités, l’arrogance sans limite des puissants, la chosification des femmes, le mépris des exploités, les injustices... Et leur déception devant le comportement des sociaux-démocrates au pouvoir.

La conversion massive de ceux-ci au marché, au libre-échange et à la globalisation économique, l’abandon de la défense de l’Etat-providence et du secteur public, la nouvelle alliance avec le capital financier et la banque... A leurs yeux, toutes ces trahisons ont peu à peu dépouillé la social-démocratie de ses principaux signes d’identité. Les citoyens distinguent de moins en moins la politique de la droite de celle proposé par les partis socialistes. Les deux répondent aux exigences essentielles des maîtres financiers du monde.

 L’ironie suprême a été de voir comment, à la tête du FMI, un "socialiste" a imposé à ses propres amis "socialistes" et à leurs électeurs de Grèce, du Portugal et de l’Espagne, d’implacables plans néolibéraux d’ajustement structurel.

D’où l’amertume générale de tant des "indignés". Leur nausée. Leur colère. Leur refus de la fausse alternative électorale entre deux principaux programmes, en vérité et sur l’essentiel, jumeaux. Leur recherche d’une "autre gauche" (Die Linke, en Allemagne ; le Front de gauche, en France ; Izquierda Unida, en Espagne ; Bloco da Esquerda, au Portugal, etc.). D’où aussi, dans tant de villes d’Europe et au-delà (pensons à Israël, au Chili), ces protestations indignées des générations de jeunes sacrifiés sur l’autel des politiques d’austérité. Et leur revendication principale : "Le peuple veut, la fin du système."

M.P. : En France, en revanche, on ne sent pas encore naître une mobilisation semblable. À quoi est-ce dû, selon vous ?

I.R. : La sensibilité est la même. Et une infinité de micro-protestations ici et là en témoignent. Elle n’a pas encore trouvé l’occasion de s’exprimer collectivement et à l’échelle nationale au même instant. Mais cela peut se produire à tout instant. La colère est là. On la sent. Les mesures d’austérité à venir vont l’accentuer. Et puis, n’oublions pas, la très grande mobilisation sociale de l’automne 2010 contre la réforme de la sécurité sociale. C’était, dans une certaine mesure, le mouvement précurseur des protestations actuelles. Des millions de personnes ont alors manifesté dans les rues, durant plusieurs mois. Avec une très grande combativité (blocage des raffineries et des dépôts de carburant). Le trait le plus remarquable fut la participation massive des lycéens français. Quelques sociologues avaient qualifié cette "génération Facebook" d’autiste et d’égocentrique. Mais sa formidable énergie contestataire mit au jour sa profonde angoisse devant l’effondrement du futur. Ces jeunes Français savent que, pour la première fois depuis 1945, si rien ne change, leurs conditions de vie seront inférieures à celles de leurs parents et de leurs grands-parents. Parce que le modèle néolibéral a démoli l’ascenseur social.

Les gens commencent à comprendre que les normes de l’UE ainsi que celles de l’euro ont été deux attrapoires pour les faire entrer dans un piège néolibéral dont l’issue n’est guère aisée. Ils se retrouvent désormais prisonniers des marchés, comme l’ont explicitement voulu les dirigeants politiques (de droite et de gauche) qui, depuis trois décennies, bâtissent l’UE. Ces politiques ont systématiquement organisé l’impuissance des Etats dans le dessein d’accorder davantage d’espace et de marge de manœuvre aux marchés et aux spéculateurs.

Dans toute l’Europe se répand la "doctrine de l’austérité expansive", que ses propagandistes présentent comme une sorte d’élixir économique universel, alors qu’il provoque partout de terribles désastres sociaux. Pis, ces politiques de rigueur aggravent la crise, elles étouffent les entreprises de toutes tailles en renchérissant le crédit, et enterrent toute perspective de récupération rapide de l’économie. Elles entrainent les Etats dans une spirale d’autodestruction, leurs recettes se réduisent, la croissance stagne, le chômage augmente, les nocives agences de notation baissent la note de confiance, les intérêts de la dette souveraine s’élèvent, la situation générale empire et les pays redemandent de l’aide... Aussi bien la Grèce que l’Irlande et le Portugal - les trois seuls Etats aidés par l’UE (par le biais notamment du Fonds européen de stabilisation financière) et par le FMI - ont été précipités dans ce tragique toboggan par ceux que Paul Krugman appelle les "fanatiques de la douleur" [1].

Le Pacte de l’euro, proposé en mars dernier, aggrave les choses. Car il s’agit, en réalité, d’un tour de vis supplémentaire pour renforcer la rigueur. Il prévoit plus de "compétitivité", encore des réductions des dépenses publiques, de nouvelles mesures de "discipline fiscale", et pénalise surtout - et encore une fois - les salariés. Tout ceci est absurde et néfaste. Il en résulte une société européenne appauvrie au profit des banques, des grandes entreprises et de la spéculation internationale. Pour l’instant, en Grèce, au Portugal, en Espagne, les protestations légitimes des citoyens européens visent leurs propres gouvernants, marionnettes dociles des marchés. Mais à un moment ou à un autre, aussi bien en France qu’ailleurs, les citoyens prendront conscience du piège dans lequel ils se trouvent. Et concentreront leur colère contre le vrai responsable, c’est-à-dire le système. Qui n’est autre que l’Union européenne elle-même.

M.P . : Du 8 au 15 octobre, à Aubagne, est organisé un Forum mondial local en partenariat avec Le Monde diplomatique. En tant que connaisseur des grands forums mondiaux, cet événement est-il, selon vous, une nouvelle étape dans la mobilisation pour les alternatives ?

I. R. : C’est très important. Les Forums sociaux sont de grands moments d’éducation populaire. Des victimes de la globalisation viennent raconter leur souffrance ; et des opposants à la globalisation viennent raconter leurs luttes et, parfois, leurs victoires. Les uns apprennent des autres, et réciproquement. Dans tous les domaines : économie, écologie, médias, commerce, géopolitique, société, etc. Des théoriciens viennent aussi apporter leur concours pour mettre en perspective les luttes. Le résultat est une avancée spectaculaire de la prise de conscience de l’état du monde et des nouvelles aliénations. Les trois grands piliers en sont : l’esprit démocratique, la non violence et la critique raisonnée, lumineuse, des méfaits de la globalisation néolibérale. Je souhaite le plus grand succès au Forum d’Aubagne.

M.P. : Si vous aviez à faire un vœu pour ces dix prochaines années, quel serait-il ?

I. R. : Quatre vœux : démondialisation, décroissance, dénucléarisation, démocratie.


La langue arabe, la Rolls et la Volkswagen



La langue arabe, la Rolls et la Volkswagen

Dans le débat sur la réforme de l’islam, certains exigent des Arabes qu’ils modifient aussi leur langue en choisissant définitivement l’arabe classique des élites et en abandonnant le dialectal, parlé par le peuple. Avant sa mort, en septembre 2003, Edward W. Saïd a expliqué pourquoi cette exigence reflète une extraordinaire sous-estimation de la richesse de l’expérience quotidienne vécue qu’exprime la langue de la rue.

Par Edward W. Saïd

Comment parler et écrire l’arabe ? La question est d’autant plus redoutable qu’elle dépend de facteurs idéologiques qui n’ont rien à voir avec le vécu même de cette langue pour les locuteurs indigènes. Je ne sais pas d’où vient cette conception selon laquelle l’arabe exprimerait essentiellement une violence terrifiante et incompréhensible, mais il va de soi que tous ces scélérats en turban des écrans de Hollywood des années 1940 et 1950 parlant à leurs victimes sur un ton hargneux, avec une délectation sadique, y sont pour quelque chose. Y a aussi contribué, plus récemment, la fixation des médias états-uniens sur le terrorisme, qui semble résumer tout ce qui concerne les Arabes.

Pourtant, la rhétorique et l’éloquence dans la tradition littéraire arabe remontent à un millénaire : ce sont les écrivains de Bagdad, tels Al-Jahiz et Al-Jurjani, qui élaborèrent des systèmes incroyablement complexes et étonnamment modernes pour comprendre la rhétorique, l’éloquence et les tropes (1). Mais leur travail se fonde sur l’arabe classique écrit, et non le parler quotidien. Car le premier est dominé par le Coran, à la fois origine et modèle de tout ce qui vient après lui en matière linguistique.

Expliquons ce point, très peu familier aux usagers des langues européennes modernes, dans lesquelles les versions parlées et littéraires correspondent et où l’Ecriture sainte a entièrement perdu son autorité verbale.
Tous les Arabes usent d’un dialecte parlé qui varie considérablement d’une région ou d’un pays à l’autre. J’ai grandi dans une famille dont la langue parlée était un mélange de ce qui était couramment utilisé en Palestine, au Liban et en Syrie : ces trois dialectes présentaient suffisamment de différences pour qu’on puisse distinguer, par exemple, un habitant de Jérusalem d’un autre de Beyrouth ou encore de Damas – mais tous trois pouvaient communiquer sans grand effort.

Comme je suis allé à l’école au Caire et que j’y ai passé la plus grande partie de ma jeunesse, je parlais aussi – et couramment – le dialecte égyptien, beaucoup plus rapide et élégant que les autres appris dans ma famille. De surcroît, l’égyptien était plus répandu : presque tous les films arabes, les drames radiophoniques, puis les feuilletons télévisés étaient produits en Egypte. Leur idiome devint ainsi familier aux habitants de tout le monde arabe.
Pendant les années 1970 et 1980, le boom pétrolier entraîna la production de drames télévisés dans d’autres pays, cette fois en arabe classique.
Ces drames costumés, ampoulés et lourds étaient censés convenir aux goûts des musulmans (et des chrétiens vieux jeu, généralement plus puritains), qu’auraient pu rebuter les films cairotes pleins de verve. Et, à nous, ils paraissaient désespérément ennuyeux ! Le mousalsal (feuilleton) égyptien le plus hâtivement monté nous amusait infiniment plus que le meilleur des drames bien réglés en langue classique.

De tous les dialectes, en tout cas, seul l’égyptien a connu une telle diffusion. Ainsi, j’aurais toutes les peines du monde à comprendre un Algérien, si grande est la différence entre les dialectes du Machrek et ceux du Maghreb. J’aurais la même difficulté avec un Irakien ou même un interlocuteur doté d’un fort accent du Golfe. C’est pourquoi les informations radiodiffusées ou télévisées utilisent une version modifiée et modernisée de la langue classique, qui peut être comprise à travers l’ensemble du monde arabe, du Golfe au Maroc – qu’il s’agisse de débats, de documentaires, de réunions, de séminaires, de sermons de mosquée et de discours à des meetings nationalistes, de même que de rencontres de tous les jours entre citoyens parlant des langages très différents.

Tout est clarté, logique et abstraction

A l’instar du latin pour les dialectes européens parlés jusqu’à il y a un siècle, l’arabe classique est resté bien présent et bien vivant en tant que langue commune de l’écriture, malgré les immenses ressources de toute une série de dialectes parlés qui, à l’exception du cas égyptien, ne se sont jamais diffusés au-delà de leur pays d’usage. De plus, ces dialectes parlés ne possèdent pas la vaste littérature de la lingua franca (2) classique.
Même les écrivains dits « régionaux » ont tendance à utiliser la langue moderne classique et ne font qu’occasionnellement appel à l’arabe dialectal. En pratique, une personne éduquée a en fait deux usages linguistiques bien distincts. Au point que, par exemple, vous bavarderez avec un reporter d’un journal ou d’une télévision en dialectal et puis, tout à coup, quand l’enregistrement commencera, vous passerez sans transition à la langue classique, intrinsèquement plus formelle et plus polie.
Il y a, bien sûr, un lien entre les deux idiomes : les lettres sont souvent identiques et l’ordre des mots aussi. Mais les termes et la prononciation diffèrent dans la mesure où l’arabe classique, version standard de la langue, perd toute trace de dialecte régional ou local et émerge comme un instrument sonore, soigneusement modulé, élevé, extraordinairement flexible, dont les formules permettent une grande éloquence. Correctement utilisé, l’arabe classique n’a pas son pareil pour la précision de l’expression et pour l’étonnante façon par laquelle les variations des lettres individuelles dans un mot (tout spécialement les terminaisons) permettent d’exprimer des choses bien distinctes.

C’est aussi une langue à la centralité sans pareil par rapport à la culture arabe : comme l’a écrit Jaroslav Stekevych, qui lui a consacré le meilleur livre moderne (3), « telle Vénus, elle est née dans un état de beauté parfait, et elle a conservé cette beauté en dépit des péripéties de l’histoire et des forces du temps ». Pour l’étudiant occidental, « l’arabe suggère une idée d’attraction quasi mathématique. Le système parfait des trois consonnes radicalaires, les formes augmentées des verbes avec leurs significations de base, la formation précise du nom verbal, des participes. Tout est clarté, logique, système, et abstraction ». Mais c’est aussi un bel objet à regarder dans sa forme écrite. D’où le rôle central et durable de la calligraphie, art combinatoire de la plus haute complexité, plus proche de l’ornement et de l’arabesque que de l’explicitation discursive.

Pendant les premiers jours de la guerre en Afghanistan, sur la chaîne satellite arabe Al-Jazira, se déroulaient des discussions et des reportages introuvables dans les médias états-uniens. Ce qui était frappant, mis à part le contenu de ces émissions, c’était, malgré la complexité des questions abordées, le haut niveau d’éloquence qui caractérisait les participants aux prises avec les pires difficultés – et même les plus repoussants, y compris M. Oussama Ben Laden. Ce dernier parlait d’une voix douce, sans hésiter ni faire le moindre lapsus, ce qui compte sûrement dans son influence. C’était aussi le cas, dans une moindre mesure, de non-Arabes tels les Afghans Burhanuddin Rabbani et Gulbuddin Hekmatyar, qui, sans maîtriser le dialectal arabe, ont recours avec une remarquable aisance à la langue classique.

Certes, ce que l’on nomme de nos jours l’arabe moderne standard (ou classique) n’est pas exactement la langue dans laquelle fut écrit le Coran, il y a quatorze siècles. Bien que le Livre saint demeure un texte très étudié, sa langue paraît antique, voire emphatique et donc inutilisable pour la vie de tous les jours. Comparée à la prose moderne, elle a des allures de poésie sonore.
L’arabe classique moderne résulte du processus de modernisation commencé pendant les dernières décennies du XIXe siècle – la période de la Nahda, ou renaissance. Ce fut principalement l’œuvre d’un groupe d’hommes en Syrie, au Liban, en Palestine et en Egypte (dont un nombre frappant de chrétiens). Ils s’attelèrent collectivement à la transformation de la langue arabe en modifiant et en simplifiant quelque peu la syntaxe de l’original du VIIe siècle par le biais d’une arabisation (isti’rab) : il s’agissait d’introduire des mots tels que « train », « compagnie », « démocratie » ou « socialisme », évidemment inexistants pendant la période classique.
Comment ? En puisant dans les ressources immenses de la langue grâce au procédé grammatical technique d’al-qiyas, l’analogie. Ces hommes imposèrent tout un nouveau vocabulaire, qui représente actuellement environ 60 % de la langue classique standard. Ainsi, la Nahda a conduit à une libération des textes religieux, introduisant subrepticement un nouveau sécularisme dans ce que les Arabes disaient et écrivaient.

La grammaire arabe est tellement sophistiquée et séduisante par sa logique qu’un élève plus âgé l’étudie plus facilement, car il peut apprécier les subtilités de son raisonnement. Ironiquement, c’est dans des instituts linguistiques en Egypte, en Tunisie, en Syrie, au Liban et au Vermont que le meilleur enseignement de l’arabe est donné à des non-Arabes.
Quand la guerre arabo-israélienne de 1967 me poussa à m’engager politiquement à distance, une chose me frappa avant tout : la politique n’était pas conduite en ‘ameya, ou langue du grand public comme on appelle l’arabe dialectal, mais plus souvent dans le rigoureux et formel fosha, ou langue classique. J’ai bientôt compris qu’on présentait les analyses politiques aux meetings et aux réunions de telle sorte qu’elles apparaissent plus profondes qu’elles ne l’étaient. Je découvris, à ma grande déception, que c’était particulièrement vrai des approximations du jargon des marxistes et des mouvements de libération de l’époque : les descriptions de classes, d’intérêts matériels, ceux du capital et du mouvement ouvrier étaient arabisés et adressés, en longs monologues, non au peuple, mais à d’autres militants sophistiqués.

En privé, des leaders populaires comme M. Yasser Arafat et Gamal Abdel Nasser, avec qui j’ai eu des contacts, utilisaient bien mieux le dialectal que les marxistes, lesquels étaient aussi mieux éduqués que ces deux dirigeants. Nasser en particulier parlait aux masses de ses partisans en dialecte égyptien avec les phrases sonores du fosha. Quant à M. Arafat, vu que l’éloquence arabe dépend beaucoup du débit dramatique, il a une réputation d’orateur en dessous de la moyenne : ses erreurs de prononciation, ses hésitations et ses circonlocutions maladroites ressemblent, pour une oreille éduquée, à l’équivalent d’un éléphant se promenant dans un magasin de porcelaine.

Le Coran, « verbe de Dieu »

Au Caire, l’université Al-Azhar représente une des plus anciennes institutions d’enseignement supérieur du monde ; elle passe aussi pour le siège de l’orthodoxie islamique, son recteur étant la plus haute autorité religieuse de l’Egypte sunnite. Plus : Al-Azhar enseigne – essentiellement, mais pas exclusivement – le savoir islamique, dont le cœur est le Coran, ainsi que tout ce qui va avec en matière de méthodes d’interprétation, de jurisprudence, de hadiths (4), de langue et de grammaire.

La maîtrise de l’arabe classique se trouve donc au cœur même de l’enseignement islamique d’Al-Azhar, pour les Arabes et les autres musulmans. Car les musulmans considèrent le Coran comme le Verbe de Dieu incréé, « descendu » (mounzal) à travers une série de révélations à Mahomet. Du coup, la langue du Coran est sacrée ; elle contient des règles et paradigmes obligatoires pour ceux qui l’utilisent, bien que, assez paradoxalement, ils ne puissent pas, par fait doctrinal (ijaz), l’imiter.

Il y a soixante ans, on écoutait les orateurs et on commentait sans fin la correction de leur langage autant que ce qu’ils avaient à dire. Quand j’ai donné mon premier discours en arabe, au Caire, il y a deux décennies, un de mes jeunes parents s’approcha de moi après que j’eus fini pour me dire combien il était déçu que je n’aie pas été plus éloquent. « Mais vous avez compris ce que je disais », demandai-je d’une voix plaintive – mon principal souci étant d’être compris sur quelques points délicats de politique et de philosophie. « Oh oui, bien sûr, répondit-il d’un ton dédaigneux, aucun problème : mais vous n’avez pas été assez éloquent ou oratoire. »

Cette récrimination me poursuit encore quand je parle en public. Je suis incapable de me transformer en orateur éloquent. Je mélange les idiomes dialectaux et classiques de manière pragmatique, avec des résultats mitigés. Comme on me l’a fait aimablement remarquer une fois, je ressemble à quelqu’un qui possède une Rolls Royce, mais préfère utiliser une Volkswagen.
Ce n’est qu’au cours des dix ou quinze dernières années que je l’ai découvert : la meilleure, la plus épurée, la plus tranchante des proses arabes que j’aie jamais lues ou entendues est écrite par des romanciers (et non des critiques) comme Elias Khoury ou Gamal Al-Ghitany.
Ou par nos deux plus grands poètes vivants, Adonis et Mahmoud Darwich : chacun d’eux atteint, dans ses odes, des hauteurs rhapsodiques si élevées qu’il entraîne d’énormes auditoires dans des frénésies de ravissement enthousiaste.

Pour eux, la prose est un instrument aristotélicien aigu comme un rasoir. Leur connaissance du langage est si immense et si naturelle, leurs dons si puissants qu’ils peuvent être à la fois éloquents et clairs sans avoir besoin de mots de remplissage, de verbosité fatigante ou de vain étalage. Tandis que pour moi, qui n’ai pas été formé au sein du système scolaire national arabe (par opposition au système colonial), il me faut faire des efforts conscients pour mettre correctement et clairement en ordre une phrase en arabe classique – avec des résultats pas toujours probants en termes d’élégance, je dois bien l’avouer...

(1) Figure par laquelle un mot, une expression sont détournés de leur sens propre.
(2) Langue métisse, proche de l’italien, qui a servi, pendant plusieurs siècles, tout autour de la Méditerranée, à la communication entre les chrétiens de diverses origines et la population musulmane.
(3) Reorientation. Arabic and Persian Poetry,Indiana University Press, Bloomington, 1994. 
(4) Paroles et actes de Mahomet et de ses compagnons.


Tahar Ben Jelloun, la langue française et l’arabe







Tahar Ben Jelloun, la langue française et l’arabe


Par Alain Gresh


« Le français peut vraiment être appelé une langue classique, un instrument de culture et de civilisation pour tous. Cette langue améliore ; elle est une école ; elle a le naturel, la bonhomie, elle sait rire, elle porte avec elle un aimable scepticisme mêlé de bonté (sans bonté, le scepticisme est une mauvaise chose). Le fanatisme est impossible en français. J’ai horreur du fanatisme, je l’avoue, surtout du fanatisme musulman ; eh bien ! Ce grand fléau cessera par le français. Jamais un musulman qui sait le français ne sera un musulman dangereux. C’est une langue excellente pour douter ; or le doute sera peut-être dans l’avenir une chose forte nécessaire. ».

Ainsi parlait Ernest Renan, le 2 février 1888 (Œuvres complètes, Tome II, Calmann-Lévy, Paris, 1948, p. 109), et tous ceux qui, comme lui, se faisaient les apôtres de la mission civilisatrice de la France. Admirez, en particulier : « Le fanatisme est impossible en français. » Ce n’est évidemment pas en « fanatiques » que les troupes françaises massacraient depuis près de soixante ans en Algérie, mais en civilisateurs de ces centaines de milliers d’Arabes qui n’avaient pas encore compris la beauté et les subtilités de la langue française, ni sa « bonté ».

Dans un point de vue publié par le journal Le Monde, et intitulé « Maroc : l’islam doit rester dans les mosquées », l’écrivain Tahar Ben Jelloun développe une argumentation qui n’est pas sans rappeler celle de Renan. Le sous-titre de l’article publié dans la version papier est d’ailleurs explicite : « C’est l’arabisation qui fait le lit de l’intégrisme. »

Après la victoire du Parti de la justice et du développement (PJD) aux élections législatives marocaines, Ben Jelloun écrit donc :

« L’islamisme marocain a été fabriqué depuis longtemps. On peut dater son émergence avec la politique irresponsable d’arabisation de l’enseignement dans le sens d’un monolinguisme où tout a été confié à la pensée islamique. Je me souviens en 1971 avoir quitté mon poste de professeur de philosophie le jour où le ministère de l’intérieur décida d’arabiser cet enseignement dans le but non avoué de limiter l’accès des élèves marocains aux textes jugés subversifs de la philosophie qui s’enseignait à l’époque en français. »
« On a remplacé les textes de Nietzsche, de Freud, de Marx, de Weber et bien d’autres par l’histoire de la pensée islamique, laquelle était enseignée parmi d’autres courants. »

Peut-être le régime dictatorial mis en place par Hassan II et la répression qui a frappé – notamment – les étudiants et les enseignants ont-ils aussi aidé à faire disparaître l’esprit critique, non ?
« L’arabisation ratée de l’éducation nationale a été doublée par le recours à l’enseignement privé bilingue et ouvert sur d’autres cultures. Tous les responsables de cette politique n’ont pas ménagé leurs efforts pour inscrire leurs enfants dans les lycées de la Mission française ! Les diplômés francophones (en fait bilingues) trouvaient plus facilement du travail que ceux qui ne maîtrisaient que l’arabe. »

Il est sûr que, au Maroc comme d’ailleurs en Algérie, la politique d’arabisation a été un échec. Mais faut-il rappeler que seule une petite minorité au Maroc domine vraiment le français ? Que cette langue française a aussi été celle du colonialisme et du mépris pour les indigènes ? Et qu’une partie des francophones (mais aussi des arabophones) soutiennent une monarchie à la fois corrompue et répressive ? Qu’ils le fassent en arabe ou en français n’a pas grande importance.

Et l’auteur poursuit : « Un fossé sociologique s’est creusé entre ces deux clans. Les islamistes vont recruter dans le milieu arabophone, frustré et marginalisé par le pouvoir. »

D’un côté les bons francophones, de l’autre les méchants arabophones... Et comme les islamistes se développent dans tous les pays arabes, même là où la population, comme en Egypte, ne parle que l’arabe, nous pouvons en conclure avec Tahar Ben Jelloun que si le français est la langue de la civilisation, l’arabe est celle du fanatisme.

« Le Maroc a de tout temps été musulman et n’a jamais éprouvé le besoin de mélanger la religion et la politique. Des confréries ont toujours existé, se comportant souvent de manière décalée par rapport au rite malékite et animant des débats critiques entre elles. Pourquoi ce pays tombe-t-il aujourd’hui entre les mains de politiciens ambitieux, assez bien implantés dans les milieux populaires et au programme assez flou ? Que s’est-il passé ? Je ne crois pas à l’effet domino, car la situation de la Tunisie n’a rien à voir avec ce que vit le Maroc, depuis l’arrivée du roi Mohammed VI. »

Ah bon ? En quoi le Maroc de Mohamed VI est-il si différent ? Un régime autoritaire, gangrené par la corruption, un jeu politique fermé, une jeunesse à l’abandon, un roi qui se définit comme « commandeur des croyants », une pauvreté sans pareille, une presse indépendante muselée sous différents prétextes...

La situation serait quand même meilleure que sous le règne de Hassan II, laisse entendre l’écrivain. Pourtant, à cette époque, il ne semblait pas vraiment indigné par ce qui se passait au Maroc. Après la publication d’un roman qu’il consacrait au bagne de Tazmamart, où 58 officiers avaient été emmurés vivants, Florence Aubenas et José Garçon avaient beau jeu de lui rappeler dans Libération (« Ben Jelloun s’enferre dans Tazmamart », 15 janvier 2001), non seulement qu’il était resté silencieux sur Tazmamart, mais que — je cite :

« Ben Jelloun n’est à vrai dire jamais avare d’un “J’accuse” et siège volontiers au tribunal parisien des Grandes Consciences. En avril 1995, il harangue la classe politique sur la Tchétchénie : “Un peu de décence ! Un peu de courage !”. Dans le quotidien espagnol El Pais, en 1997, il s’indigne de ces intellectuels qui osent rester silencieux sur l’Algérie. Dans L’Express, en 1999, il précise sa position “d’écrivain impliqué“ : “Je m’implique dans des combats et des valeurs ­ la justice, la liberté, la dignité ­ qui sont ceux de tout intellectuel qui se respecte. Cela me paraît même être un devoir (...) En tout cas, c’est ma raison d’être littéraire”. »

« Au Maroc, si Ben Jelloun est aussi un “écrivain impliqué”, ce serait plutôt à la Cour. En 1987, lorsqu’il reçoit le prix Goncourt pour La Nuit sacrée, Hassan II lui envoie ses “félicitations paternelles” et “sa haute sollicitude”. Invité, décoré, fêté à Marrakech par le monarque, il devient peu à peu ce que le Maroc appelle “un protégé”. Pendant ces années de plomb, Ben Jelloun ne risquera jamais un murmure, alors que s’accumulent les dénonciations dès le début des années 1980. “Nous sommes un peu plus que des rats, beaucoup moins que des hommes”, dit notamment la première lettre sortie du bagne, rendue publique en 1981 par Christine Daure-Serfaty. Pour expliquer son silence, Ben Jelloun avance aujourd’hui : “J’étais comme tous les Marocains, j’avais peur. Je ne voulais pas affronter Hassan II de face. Je voulais pouvoir rentrer chez moi”. »

Revenons à la tribune de Ben Jelloun :

« L’autre élément important est que ces élections ne sont pas le résultat de la démocratie. Certes, les votes ont eu lieu sans interventions, sans truquages. Mais le fait que seulement 45 % des inscrits se soient déplacés pour voter veut dire que la pédagogie du travail démocratique n’a pas avancé. Car la démocratie n’est pas une technique mais une culture. Le Maroc n’a pas eu le temps de cultiver la démocratie dans les esprits. »

Le Maroc « n’a pas eu le temps » : c’est le langage de tous les dictateurs, qui expliquent que leur peuple n’est pas mûr, qu’il faut l’éduquer... C’est ainsi que, en France, durant une partie du XIXe siècle, on justifiait le suffrage censitaire. C’est aussi ainsi qu’on expliquait le refus du droit de vote aux femmes.

« Il faut du temps, car il ne suffit pas d’aller voter, encore faut-il voter dans un esprit qui met en avant les valeurs de la modernité (Etat de droit, respect de l’individu, etc.). Or tant que le champ religieux se mêle du politique, cette pédagogie est en échec. »

Que faut-il en déduire ? Que le peuple n’est pas mûr pour le droit de vote...

En conclusion, Ben Jelloun écrit :

« Même noyés dans un gouvernement de coalition, les islamistes marocains risquent de bloquer l’évolution de ce pays où le fléau de la corruption, où la précarité et les inégalités sont de plus en plus intolérables. »

N’est-ce pas plutôt la monarchie qui a bloqué les évolutions depuis des décennies ?
« Ces gros problèmes ne se résoudront pas par des prières, mais par une mobilisation rationnelle et une volonté politique qui fera de la lutte contre la pauvreté et la misère une priorité absolue. »

Mais pourquoi ni le roi, ni les partis du centre ou de gauche, n’ont-ils jamais fait de cette lutte leur priorité absolue ? Et pourquoi Ben Jelloun s’en préoccupe-t-il seulement quand les islamistes arrivent au gouvernement ?