La Tradition arabe entre l’idéologie et l’épistémologie
La Tradition arabe entre l’idéologie et l’épistémologie
Nasr Hamid Abu Zaïd
Pourquoi lorsqu’on cite la " tradition " (Turath), il vient à notre esprit la " religion " ou la pensée religieuse en général et la pensée islamique en particulier ? Cette question représente une partie du problème auquel nous sommes confrontés. L’autre question qui représente l’autre partie consiste dans ceci : pourquoi l’obsession de la " tradition " nous est-elle persistante et fait de nous la communauté la plus attachée au passé à chaque fois qu’il y a une crise ou une urgence ? Si le progrès indique l’avenir et le mouvement, la " tradition " désigne le passé et l’inertie comme si l’être arabe était condamné à avoir les pieds qui cheminent vers l’avant et la tête se tourne constamment vers l’arrière. Il ne réalise guère le progrès aspiré et ne se contente point de la vie héritée de ses prédécesseurs. Le problème qui persiste : comment réaliser le progrès tout en restant fidèle à la " tradition " ?
La tradition - qui a été réduite dans la religion de l’Islam - s’est transformée en identité dont l’abandon représente une tombée dans le nihilisme et la perte. Elle est devenue l’organe qui exprime notre authenticité et notre originalité dans l’histoire de l’humanité, alors que le " progrès " est conditionné par la compréhension et l’appropriation de ce que la raison humaine avait réalisé dans le domaine de la connaissance scientifique et technologique. Ce qui signifie apprendre de l’autre qu’on avait tendance à qualifier d’impérialiste, colonialiste et exploiteur de nos richesses et nos terres.
Cette situation complexe qui marque notre rapport à l’autre [l’Occident] est radicalement différente du rapport que nos prédécesseurs ont entretenu avec l’héritage culturel humain. Si l’Islam avait bien saisi et inclus l’héritage antécédent et l’a soumis à ses propres techniques et approches, les musulmans d’hier ont réussi à inclure l’héritage culturel des autres nations et civilisations avec efficacité transformant cet héritage une partie intégrante de la Raison islamique. Cependant il est nécessaire de souligner que la " Raison islamique " dont on parle n’est pas un système de pensée unique et homogène - comme certains laissent croire -, mais un ensemble de systèmes réflexifs différents dans la conception et le dessein reflétant le pluralisme social, racial et culturel de la structure des sociétés vivant dans l’aire géographique et culturelle de l’Islam.
Comme on a réduit la " tradition " dans " l’Islam ", on a aussi relié la civilisation moderne avec l’une des dimensions constituant l’essence de " l’autre " : l’impérialiste, le colonialiste et l’agresseur ou bien le progressiste, le civilisationnel et l’instructeur. L’Islam a été, à son tour, réduit à l’une de ses dimensions : l’Islam l’ash’arite, le régressif et le dominateur ou bien l’Islam mu’tazilite, le philosophique et le progressiste marginalisé.
Il est nécessaire de réaliser une conscience scientifique et épistémologique autour de la tradition qui le positionne dans son véritable contexte historique et conçoit ses réalisations culturelles rajoutées au patrimoine de la civilisation humaine.
Une conscience scientifique réalisée autour de la civilisation moderne est vivement préconisée. Elle permet de concevoir ses racines, ses fondements et ses réalisations avec la nécessité de distinguer entre la réalisation intellectuelle et scientifique et les idéologies qui s’y trouvent impliquées.
(...)
Les lois de produire le savoir dans la culture arabe ont été formulées en fonction du pouvoir du " Texte " de la tradition. Le rôle de la raison a été réduit à une simple rumination des textes et production permanente de leurs vérités inhérentes. Le Coran représente, dans la culture arabo-musulmane, le " Texte " fondateur par excellence qui a engendré le texte de la tradition orthodoxe de l’Islam (Sunna). Ce dernier a été transformé par le jurisconsulte El Chafi’i (8ème siècle) du texte " commentateur " du " Texte coranique " au texte " législateur ". Des deux textes (Coran et Sunna), le " consensus " (Ijma’) apparaît comme texte législateur se basant sur leurs recommandations pratiques, éthiques et sociales. Puis le raisonnement par analogie (qiyass) est venu pour canoniser la façon de produire et formuler les textes. Si nous prenons la jurisprudence comme le seul témoin de la domination des textes formulés dans la culture arabo-musulmane, nous réalisons que l’ère de la domination de l’imitation et des textes mimiques a débuté au 9ème siècle (milieu 4ème siècle de l’hégire). Dans l’ère de la reproduction et l’imitation (‘asr el taqlid), les paroles et les législations des Oulémas sont devenues des textes fixés et incontestables. Elles sont devenues l’espace du commentaire monotone et incessant. La production d’une œuvre (dans la jurisprudence, l’orthodoxie, la théologie...) n’était qu’une façon de reproduire l’original, perpétuer sa domination cognitive et radicaliser sa vision et sa perception des choses.. En d’autres termes, l’unification entre la " religion " et la " tradition " a provoqué la sacralisation de la tradition et sa transformation du second texte (le texte en tant que commentaire) au premier texte (le texte originel). Le rôle de la raison était seulement de répéter inlassablement le contenu des textes. Cette façon d’envisager la tradition a conduit vers la stagnation de la culture arabe qui, à son tour, a contribué dans le marasme de la réalité du monde arabe producteur de cette culture.
Si la généralisation de la " religion " ou bien le pouvoir impérieux des textes a provoqué l’amenuisement de la " tradition " et sa transformation en tradition religieuse uniquement, le mécanisme de " production des textes ", quant à lui, est responsable de rendre la tradition religieuse l’unique cadre de référence de la raison arabe. Plusieurs facteurs ont permis de radicaliser et de renforcer ce mécanisme de production, à savoir le facteur interne qui consiste dans " le marasme du monde arabe " d’hier et d’aujourd’hui (socialement, politiquement, économiquement et culturellement) et le facteur externe qui se résume dans la complexité du rapport entre la culture arabe et les autres cultures.
Ce qui est étonnant pour chaque observateur érudit, c’est que le pouvoir politique dans le monde arabo-musulman - le signe de mouvement et de changement - n’a jamais été alterné en fonction du choix pacifique. Depuis que le monde arabe a connu l’idée de " l’Etat ", ce dernier n’a jamais été séparé du concept de " tribu " (Tribalisme) que rarement. La lecture d’Ibn Khaldoun de l’histoire arabe confirme cette ambiguïté entre les deux notions. Bien que le principe de " Choura " (consultation collective) a été interprété comme principe indiquant la " démocratie ", il ne se dissocie guère du concept de " Etat-Tribu " qui consacre la domination et l’accès au pouvoir par la force. Nous songeons en particulier aux guerres sanglantes depuis les Abassides, les Omeyyades et les Ottomans jusqu’aux conflits déchirant le monde arabe et les coups d’Etat comme le seul moyen pour protéger les intérêts tribaux et clientélistes.
La problématique du rapport à l’autre a fait de la tradition arabo-musulmane le seul cadre de référence pour toute cognition, pratique et conduite. La domination de la notion de " cadre de référence unidimensionnel " - la référence du Texte (el naql) face à la référence de la Raison (el aql) - dans les cultures indigènes des peuples des sociétés arabes et islamiques a permis à la tradition arabo-musulmane de s’approprier une référence unique et exclusive : le pouvoir des textes transmis. L’Orientalisme a traité notre culture d’un point de vue unidimensionnel, celui de l’Islam, et s’est fait une image qu’il avait exporté aux peuples arabes et islamiques selon laquelle nous sommes musulmans au niveau religieux et national et que le secret de notre régression, notre déclin et notre inculte est l’Islam.
El Tahtawi et Mohammed Abdou, quelle que soit la différence de leurs discours, acceptent, implicitement ou explicitement, l’image que l’autre avait formulé et exporté au " moi " arabo-musulman, dans le fait que la religion soit l’identité absolue et l’unique cadre de référence.
Tandis que le discours de la Renaissance (El Nahda), de Rifaa El Tahtawi jusqu'à Zaki Naguib Mahmoud, avait pratiqué le " renouveau " (el tajdid) sur une base utilitariste afin d’accepter la civilisation européenne qui avait exercé une fascination particulière chez Tahtawi et Mohammed Abdou, le discours réformiste (salafiste) avait pratiqué la même raison pour refuser cette civilisation et fonder l’Etat sur des bases strictement religieuses... En d’autres termes, si le discours de la Renaissance avait fait de la " tradition " un cadre de référence pour approuver le modernisme européen, le discours réformiste avait considéré ce modernisme - réduit dans le génie technologique - comme le seul cadre possible pour interpréter les textes religieux. Ces deux discours ont fabriqué une conscience factice qui escamote totalement l’instant temporel et historique, au point que l’être arabe vit dans une histoire qui n’est pas la sienne, qu’elle soit le passé de l’histoire européenne ou bien le passé glorieux de la tradition arabe. Il ne lui reste que la dépendance à l’Occident au niveau de la vie matérielle - importer la technologie - et la dépendance au passé de la tradition arabe au niveau intellectuel.
L’une des réalisations les plus importantes que le discours des Lumières avait réalisées est sa vision dynamique du passé et de la tradition. Bien qu’il classifie cette tradition dans la dimension du sentiment et des affectivités qui ne dépendent pas de l’analyse scientifique, il distingue, par ailleurs, entre le " rationnel et l’irrationnel ". Ce discours se met dans le territoire du " rationnel " contre le discours religieux et réformiste qui non seulement se met dans l’univers de l’irrationnel, mais le reproduit constamment dans notre culture et notre réalité. La partialité à l’égard du rationnel favorise le terrain à l’ancrage de " l’historicité de la tradition religieuse " qui débouche sur la désacralisation de cette tradition. Ceci permet de formuler toutes les problématiques possibles sans aucune crainte ou collusion apologétique. Il s’agit d’une " liberté " pleinement exercée au niveau de la pensée, du discours et de la pratique... l’exercice de la liberté dans la critique de la tradition s’avère indispensable dans le projet de la renaissance en vue de changer la structure de la raison de la " docilité " et la " passivité " au " questionnement critique " et la " production du savoir ". Telle est la condition "sine qua non" pour toute relance culturelle et civilisationnelle.
De l'origine de la violence en pays musulmans
De l'origine de la violence en pays musulmans
Burhan Ghalioun
1-Du Texte à l'Histoire
Comme dans tous les pays non-occidentaux, l’engagement des sociétés dans la voie de la modernité a posé beaucoup de défis et provoqué beaucoup de contradictions. L’une de ces dernières concerne la manière dont il faut s’approprier les valeurs de la modernité et accéder à la nouvelle civilisation. Face aux courants nationalistes et socialisantes laïques et universalistes s’est développé dès les années trente du XXe siècle un courant conservateur particulariste défendant la nécessité de préserver l’identité dont l’islam comme religion et tradition constitue l’élément principal. Il ne s’agit pas de refuser la modernité mais de l’adapter aux valeurs de l’islam. Bref, face aux courants occidentalistes et à l’occidentalisation rampante, le maintien d’un certain équilibre ainsi que de la continuité avec le passé s’est exprimé au travers d’une volonté plus affirmée de la revivification des valeurs de l’islam.
L'engouement pour la modernité et la transformation des conditions de vie archaïques de ces sociétés ne pouvait que condamner le courant particulariste à rester, politiquement et intellectuellement, longtemps, minoritaire. L’aspiration principale des sociétés était à rattraper leur retard et accéder aux valeurs de modernité : à la liberté, la souveraineté, l’indépendance, la puissance et la prospérité. Aucun courant islamiste ne pouvait espérer dépasser les mouvements nationaux, républicains, constitutionnels, nationalistes et socialistes qui allaient agiter les peuples arabes et musulmans tout le long du XXe siècle.
Cependant, le rapport de force va changer à partir des années soixante-dix à la suite d’une série de revers subis par le mouvement moderniste, universaliste et laïcisant. L’échec du processus d’unification de certains pays arabes, la défaite cuisantes des régimes dits progressistes face à Israël en 1967, la faillite des politiques de développement, l’effondrement des projets de construction de la nation, c’est-à-dire de la mise en place d’un rapport de citoyenneté, la dégénérescence des régimes nationalistes arabes et la corruption sans précédente des élites au pouvoir, tout cela a mis le projet de modernité arabe dans l’impasse. Il a discrédité tous les courants progressistes et laïques arabes et a leur philosophie. Il n'y a plus dans les faits, en contradiction flagrante avec les différents discours dominants, ni progrès ni perspective de vie meilleure ni liberté ni droit ni même du respect de l’individu. Lentement, mais sûrement, le courant islamiste prend le relais, apparaissant pour la majorité de la population comme le seul recours possible contre l’échec, l’impuissance, la dégénérescence, la corruption généralisée, la perte de repères et de références.
Au départ, l’attitude du courant islamiste à l’égard de l’Occident atlantique n’était pas du tout défavorable, bien au contraire. Le rejet par la majorité de l'opinion arabe et musulmane des régimes progressistes et nationalistes en faillite s’est accompagné du rejet de l’ex-Union soviétique en faveur des Etats-Unis et de l’Europe, qui semblaient être pour les islamistes les alliés naturels contre l’alliance progressiste et "athée". Cette orientation a été encouragée pendant plusieurs décennies par les gestes positifs des pays occidentaux à l'égard de l'islamisme perçu comme allié contre le communisme.
Mais ce rapprochement islamo-occidental allait changer très vite après la chute de l’Union soviétique et la fin de la guerre froide. Les mouvements islamistes qui se renforcent comme force d'opposition politique interne vont sans le savoir à l'opposé de la politique occidentale gagnée au Moyen-Orient arabe par le concept de la stabilité et du maintien du statu quo. La guerre du Golfe en 1991 consacre la rupture définitive entre les mouvements islamistes et les Capitales occidentales et ouvre une longue période de répression. Les islamistes payent le prix de la nouvelle alliance celée entre les capitales occidentales et les régimes en place. Leur ressentiment à l'égard de ces capitales s'accroît à la mesure de leur échec face à la guerre que leur opposent les élites au pouvoir. Ils attribuent cet échec au soutien multiforme que l’Occident accorde aux régimes corrompus. D’un allié attendu et espéré, l’Occident atlantique se transforme en ennemi rejeté et détesté.
La crise dans laquelle se trouve le mouvement islamiste, à cause de son échec dans la prise de pouvoir ainsi qu'en raison de la faillite des mouvements qui ont réussi à prendre le pouvoir comme en Afghanistan, Soudan, et Iran à mettre en place un véritable projet de société, favorise l’éclatement, toujours en cours, de l’islamisme en deux tendances: légaliste cherchant à renouer avec l'Etat et la société moderne, faisant de plus en plus recours aux valeurs de la démocratie libérale, et révoltaire minoritaire tendant à s’autonomiser de plus en plus et à se jeter dans une bataille suicidaire et apocalyptique contre l’ordre établi, aussi bien national qu’international. Les attentats contre le Centre du commerce international s’inscrivent dans cette évolution de l’islamisme. Ils rappellent le style des attentats désespérés et sans objectifs politiques définies des derniers groupes islamistes algériens qui continuent encore, à partir de leurs maquis, de sévir contre des innocents pour le seul but : signifier leur résistance et leur refus de capituler.
Le terrorisme arabo-musulman de ce début de siècle est ainsi le fruit de la dégénérescence du populisme et de l'impasse dans laquelle se trouve le mouvement de modernisation et de démocratisation du monde arabe. Se heurtant à des fortes résistances sur tous les fronts : extension de la colonisation israélienne, sous-développement, démocratisation, coopération, incapable de surmonter ses déboires et de vaincre les difficultés, un populisme bridé et contrarié tente par des feux d'artifices meurtriers de se perpétuer et annonce par la même sa fin. Le terrorisme national cède sa place à un terrorisme global dont l'avenir dépend largement de la réponse que la communauté internationale, dans la mesure où elle serait capable de s'organiser, donnera aux grands maux et injustices qui rongent l'humanité.
Voici, également, l'origine de la crise qui oppose l'islamisme à l'Occident atlantique qui contrôle étroitement le devenir de la région et non pas à tous les Occidentaux ou les nations non musulmanes. Tous ceux qui cherchent la clef de l'analyse de cette opposition dans le Coran font fausse route, car ils tentent de comprendre le comportement des musulmans à travers leur texte sacré au lieu de trouver le lien essentiel entre les nouvelles réinterprétation du texte, tant positives que négatives, à la lumière des conditions socio-politiques, économiques et culturelles dans lesquelles se trouvent les sociétés et les individus musulmans d'aujourd'hui.
Il en va de même quant à ceux qui bloquent l'histoire du monde musulman sur des schémas figés qu'elle ne pourra pas ou ne devra pas dépasser. Le terrorisme de Ben Laden trouverait ainsi ses origines dans l'action terroriste des Assassins, secte extrémiste de l'islam du moyen âge. Or le propre de l'histoire est de ne pas s'arrêter et celui de notre histoire contemporaine est d'accumuler en particulier ruptures et bouleversements sans arrêt. Les Arabes et les Musulmans d'aujourd'hui n'ont pratiquement, malgré les fausses apparences, rien à partager avec leurs ancêtres, ni dans leurs conditions de vie, ni dans leurs cultures qui sont totalement transformées ni dans la géopolitique de l'islam en tant que communauté et entité politique. De même que le terrorisme n'est le modèle de combat particulier d'aucune nation mais l'instrument de tout pouvoir, étatique ou groupusculaire, tyrannique, en Orient comme en Occident; de même l'appel au combat ou l'engagement dans des guerres ne sont inscrits d'avance dans aucun dogme religieux. L'absence de théorie sur le djihad, à supposer qu'elle existe au Coran, n'a pas empêché l'Eglise de Jésus de se jeter dans des interminables Croisades dont les échos continuent de nous assourdir les oreilles encore aujourd'hui, neuf siècles après.
2-Guerre de civilisations contre terrorisme de barbarie
La thèse du choc des civilisations a servi dès le départ la droite américaine conservatrice pour apporter aux résistances que rencontre la politique américaine à l'extérieure une explication culturelle épargnant à Washington une politique internationale de concertation rendue indispensable par la progression rapide de la mondialisation. Si les musulmans ne sont pas contents, s'ils font la guerre à Israël ou à leurs régimes "laïques", c'est parce qu'ils rejettent notre civilisation et entendent rétablir par le djihad et la guerre sainte le Califat archaïque et le pouvoir théocratique. Cette thèse ne justifie pas les conflits mondiaux en les rendant nécessaires et inévitables mais légitime l'agression et les guerres préventives contre les autres au nom de la légitime défense.
La guerre de civilisations trouve le meilleur écho au sein justement des courants particularistes et extrémistes islamistes qui eux aussi voient dans le problème de l'identité et de la différence religieuse ou culturelle une réalité majeure, sinon la seule vérité qui mérite qu'on s'en occupe. Tous les autres problèmes économiques, politiques, sociales, stratégiques, sécuritaires et éducatifs sont insignifiants, sinon secondaires.
Or, en Orient musulman comme en Occident laïque ou partout dans le monde, se sont ces derniers problèmes qui occupent et préoccupent la majorité des populations. Celle-ci n'appuie les islamistes aujourd'hui, comme lorsqu'elle a appuyé les marxistes et nationalistes que parce qu'elle pense qu'ils sont susceptibles de satisfaire ces besoins. Elle ne rêve ni de Califat ni de djihad visant à étendre le drapeau de l'islam sur le Centre mondial du commerce. Elle n'est même pas sûre qu'elle reste musulmane. Aucun régime dit islamiste, ni en Afghanistan ni au Soudan ni même en Iran où l'expérience est de loin la plus rationnelle, ne peut prétendre exister grâce à un appui clair et sûr du public. Tous imposent pour se perpétuer une dictature qui ne diffère guerre de ce que le XXe siècle a connu partout dans le monde, c'est-à-dire militariste et policière.
La thèse du choque des civilisations est une aberration intellectuelle qui n’arrange dans le monde musulman que les courants islamiques révoltaires minoritaires et suicidaires. Eux, aussi, croient, exactement comme la droite occidentale conservatrice, que les sociétés musulmanes n'ont pas besoin de produire, de se former, de s’éduquer, de se gouverner selon le principe du droit et de se faire reconnaître comme sociétés civilisées à part entière. Elles n'ont, elles ne doivent avoir besoin que de prier et de faire des louanges au grand Dieu. Eux, aussi, pensent que les valeurs de liberté, égalité, Droit, sécurité, paix et prospérité, ne sont que des valeurs occidentales.
Pour la majorité de l'opinion musulmane, éduquée ou pas éduquée, ces valeurs ne peuvent être accaparées par aucune nation. Au-delà de toutes les cultures et religions, elles sont les valeurs de la modernité. Aucune de ces valeurs n’est en contradiction avec le dogme musulmane plus qu’elle n'est avec le dogme chrétien ou judaïque. Elles sont, aujourd'hui, la base inévitable de l’établissement de toute société civilisée. La démocratie n’est pas seulement compatible avec les valeurs religieuses et profanes des sociétés musulmanes contemporaines, mais son absence est l'abcès majeur qui empoisonne la vie civile et politique des musulmans et détruit leur moral. Elle est la source d’une frustration qui pousse des millions de musulmans à appuyer l’islamisme parce qu'il semble être le seul recours existant pour défier une tyrannie joignant victorieusement, grâce au soutien indéfectible des capitales occidentales, l'ignorance et l'irresponsabilité, et pour la faire abdiquer.
La responsabilité dans l’absence de démocratisation des Etats musulmans incombe tout d’abord aux élites locales qui, pour continuer à piller dans le sens propre leurs pays, maintiennent des systèmes politiques totalitaires et oppressifs qui ne diffèrent pas beaucoup, quant au fond, du système taliban. Mais elle incombe aussi aux capitales occidentales, non pas aux peuples, qui pour garantir certains intérêts, y compris la répression d’un islamisme qu’elles pensent menaçant, protègent ces systèmes, les couvrent politiquement et les défendent contre tout mouvement de protestation démocratique même, au nom de la stabilité. Il est évident que sans le soutien multiforme par les capitales occidentales, les régimes arabes et musulmans en place seraient balayés depuis des décennies. Certes, cela n'aurait pas été, dans un premier temps, pour le bénéfice des régimes démocratiques, mais pour un compromis permettant aux forces démocratiques, aujourd’hui laminées par le maintien d'une guerre décadrée ou larvée entre forces de sécurité et radicalisme islamique, de s'imposer pour constituer la seule alternative possible à la dictature et à l'anarchie. Or, tant qu'elles se sentent protégée de l’extérieur, les élites arabes au pouvoir, faussement laïques et civiles, ne sont pas prêtes à se moderniser, c'est à dire à faire des concessions et ouvrir la porte de la démocratisation devant leurs nations. C’est l'origine du vrai blocage de ces sociétés. C'est également le sens de toute action positive future.
3-Les sources de tous les malaises
La guerre contre le terrorisme mondialisé est un devoir de toutes les nations. Le soutien au peuple Afghan dans son combat contre l'oppression de Taliban est, aussi, demandé. Mais pour que cela puisse se faire sans risque majeur, il faudrait l'inscrire dans de réels cadres et processus internationaux de consultations, c'est-à-dire le dissocier des visées hégémoniques américaines ou autres. Telle qu'elle est conduite par une petite alliance occidentale, la guerre en Afghanistan arrange très bien la tendance paranoïaque de l’islamisme suicidaire qui se sent exalté d'être en mesure de se mesurer avec le géant américain. Si Ben Laden arrivait en plus de s'échapper plus longtemps tous les autres groupes islamistes qui se trouvent, à cause de leur faillite politique dans la lutte pour le pouvoir, déclassés ou perdus se sentiront attirés par la méthode apocalyptique Ben Laden qui apparaît désormais la seule à comporter un projet politique cohérent, à savoir l’affrontement global avec le Grand Satan américain. En plus, si la lutte contre le terrorisme global ne s'accompagne pas des démarches efficaces pour mettre fin à l’occupation en Palestine, à l’embargo imposé sur l’Irak, à la présence des bases militaires américaines dans le Golfe, aux dictatures affreuses et aux systèmes de répression politique aveugle qui ruinent moralement et économiquement les pays arabes, le terrorisme suicidaire continuera de se présenter comme le premier moyen d'expression par une opinion publique arabe et musulmane désemparée, d'un sentiment d'une double trahison : par les puissances occidentales qui négligent ses souffrances et par ses propres élites en qui elle ne voit plus que lâcheté et médiocrité, c'est-à-dire absence de toutes orientations.
La guerre ne se gagne pas que par la guerre, avec ses processions de tués, de blessés et des millions de réfugiés. La guerre n'a de sens que par rapport à son contenu politique. La guerre aux Taliban sera légitime si elle abouti à l'établissement d'un gouvernement démocratique en Afghanistan capable de sortir ce pays de la ruine. Elle sera légitime aussi si elle était le premier pas vers l'instauration d'un espace global de paix et de coopération englobant toutes les nations, régi par un droit international, indépendant de la volonté des superpuissances, muni des moyens de faire appliquer à tout le monde, les mêmes décisions et de traiter tous les problèmes qui agitent l'humanité sur un pied d'égalité et selon les mêmes critères. Cela dit, créer un espace des relations internationales fondé sur la règle du Droit et de la légalité, non sur le rapport de force. Et cela demande qu'on jette dans l'oubliette la thèse des conflits civilisationnels inévitables pour affirmer une volonté collective d'éradication des guerres extérieures exactement comme on a réussi à éradiquer, par la règle du Droit et de la solidarité, les guerres civiles au sein des nations.
L'alliance occidentale viendra au bout de Taliban et de Ben Laden tôt ou tard, mais le terrorisme ne sera pas pour autant éradiquer. L’origine du problème est, au Proche-Orient comme ailleurs dans beaucoup d'endroits dans le monde, la crise profonde et généralisée qui désorganise totalement les sociétés. Une crise qui a pour cause l'absence de développement, l'extension de la misère matérielle mais aussi morale et spirituelle, la généralisation de la logique du plus fort, l'absence de solidarité et le désarroi des centaines de millions d'êtres humains qui n'ont rien à gagner à préserver la stabilité et la prospérité du système. Cela n'explique pas, bien sûr, l'action de Ben Laden, mais nous aident à comprendre l'écho qu'il rencontre, comme les autres groupes qui vont lui succéder, auprès de l'opinion déshéritée partout dans le monde, et qui ne peut qu'alimenter les ambitions insatiables des assoiffés pour la mort, la gloire ou le martyre.
Quant au monde arabe, au Proche-Orient en particulier, la valorisation de la violence, voire du terrorisme régional comme extérieur dépend de quatre sources principales. Il y a tout d'abord le pourrissement des conflits à caractère national, en premier chef le conflit israélo-arabe, celui qui oppose Les Etats-Unis à l’Irak, qui ont fini par jeter toute la région dans la déprime politique, économique et intellectuelle. Avec leurs cortèges quotidiens des enfants tués et des corps mutilés, des familles décimées, des maisons dynamitées, des villages déchiquetés, ces conflits sapent le moral des populations et enlèvent toute crédibilité aux notions de droit, de justice et de solidarité internationales. L’affermissement, ensuite, des systèmes répressifs fascisant qui incriminent jusqu'à l'expression d'une simple opinion et interdisent toutes sortes de manifestation d'opposition et refusent toutes sortes de réforme ou de changement, rendent la pression insupportable et laissent les peuples dans le désarroi et le désespoir. La marginalisation économique, mais aussi politique et culturelle du monde arabe, avec pour conséquence, l'extension des aires de pauvreté, des inégalités et des violences quotidiennes, conduise, avec l'apparition des oligarchies et des groupes minoritaires contrôlant pratiquement toutes les ressources nationales, conduise à des tensions sociales insupportables et font disparaître toutes les règles de la vie civilisée. En effet, le monde arabe dont les dépôts à l'étranger dépassent les 1000 milliards de dollars ne reçoit que 1% des investissements extérieurs par an, contre 58% pour l’Asie du Sud Ouest, 27% pour l’Amérique Latine. Il faut rappeler, enfin, l'anti-islamisme et l'anti-arabisme qui ont tout l'aire d'une guerre culturelle déclarée, menée par des intellectuels ou des hommes politiques en mal de popularité facile, contre l’islam et les musulmans. La simplification, la déformation, l'amalgame, les interprétations hâtives, la mise en doute des valeurs humaines de la culture musulmane ou arabe, constituent une source de pression morale permanente sur la conscience de tous les musulmans. Proie elle-même aux grands doutes, elle y voit la manifestation d'une conspiration visant à noircir l'image de la culture musulmane pour la priver de toute reconnaissance et, par conséquent, rejeter les musulmans eux-mêmes comme partenaire à part entière de la civilisation de notre temps.
En l’absence d’un plan d'apaisement et d’amorce de cette crise dans ses quatre aspects, national, politique, économico-social et culturel, les populations de la région, privées d’un véritable leadership, s’engouffreront sans réfléchir dans la voie suicidaire du terrorisme, la seule qui leur est ouverte jusqu’à maintenant pour tout changement possible, entraînant derrière elles un suicide collectif de notre humanité. L'on entrera alors sérieusement, non pas dans la guerre de civilisations opposées invoquée, mais plutôt dans la guerre des barbaries redoutées.
L’affrontement avec le terrorisme islamique ou d'origine islamique, qui est un phénomène ultra minoritaire par rapport à l’opinion musulmane, doit découler, ainsi, des mêmes principes qui ont régi notre attitude à l’égard de tous les autres terrorismes, à savoir une double action, judiciaire, visant à punir les responsable directs, c’est-à-dire les auteurs des attentats, et politiques, cherchant à couper l’herbe sous les pieds des terroristes qui misent sur le ralliement des opinions publiques en proies à des problèmes graves que les pouvoirs publics laissent, pour des raisons différentes, comme l’intérêt ou souvent la négligence ou encore l’ignorance, sans solution.
Les Nations-Unies ne sont pas capables de faire face seules à la crise du Proche-Orient qui entraîne l’ensemble du monde arabe et musulman derrière lui dans la crise. Les grandes puissances doivent prendre leur responsabilité alors qu’elles sont impliquées plus que dans toute autre région dans la création et le pourrissement de la situation actuelle. Le Proche-Orient d’aujourd’hui est tel que ces puissances ont voulu qu’il soit, Il est la conséquence directe de leurs politiques depuis des décennies, comme il est la conséquence de l’échec des politiques nationalistes arabisant et anti-occidentales. C’est le Proche-Orient tel que l’Occident atlantique a voulu qu’il soit: divisé, verrouillé, différent, exotique, marginal et pauvre, assurant juste la suprématie globale et durable d’Israël et garantissant son existence, voire son extension territorial.
Il faut comparer la crise du monde arabe d'aujourd'hui à la crise de l'Amérique Latine dans les années cinquante quand la lutte armée, la guérilla et la guerre du peuple ont apparu comme le seul remède face à des régimes étouffant soutenus par les Etats-Unis. L'Amérique Latine ne s'est pacifiée cette dernière décennie que grâce aux évolutions positives sur trois plans: désamorce des solutions des guerres civiles enracinées par des compromis politiques négociés encouragés par les capitales occidentales, un effort de coopération et d'intégration régional réel qui a favorisé la croissance et le développement dans les principaux pays du sous-continent, une volonté occidentale plus affirmée de considérer l'Amérique latine comme partenaire à part entière et comme associé.
On sait que, tant que la ruine n’est pas généralisée, cette solution de la pacification par l'extension de la règle du Droit de l'espace des relations internationales ainsi que l'amorce d'une solution des problèmes majeurs qui enveniment la vie des peuples du Proche-Orient, en raisons des intérêts particuliers que l'Occident y réserve, n'intéresse personne ou presque. Elle va à l’opposé des intérêts immédiats des fauves de l’économie mondiale qui veulent garder et le pétrole et l’argent du pétrole, et ne sont prêts à lâcher quoi que ce soit tant sur le plan des libertés publiques que sur le plan de l’appui inconditionnel à Israël, symbole de la réconciliation de l'Occident antisémite avec sa conscience qu'il veut universelle, consacré allié stratégique dans la région. On va donc sans aucun doute vers un renforcement du verrouillage des systèmes politiques et sécuritaires du Proche-Orient, ce qui veut dire aussi qu’on doit s’attendre dans l’avenir à une explosion qui fera plus de morts et de blessés que ce que nous avons connu jusqu’à aujourd’hui alors que le terrorisme biologique et chimique n'est qu'à ses premiers pas.
4- L'anti-américanisme n'est pas une fatalité
Au-delà des drames du monde arabe et musulman, les événements dramatiques de New York et de Washington ont révélé le malaise que ressent l’opinion mondiale dans son ensemble face à la politique extérieure américaine. Depuis la chute du mur de Berlin, l’Administration américaine a adopté une ligne qui l’a coupé ou risque de la couper du reste du monde y compris de ses alliés européens les plus proches. Sûre de sa suprématie stratégique et de sa position de puissance planétaire, elle avait de plus en plus tendance à négliger ses partenaires et à dicter ses décisions, sans tenir compte des intérêts des uns et des autres. Sous le nouveau président républicain, cette politique de dictât avec le refus de tout dialogue et compromis s’est trouvée encore plus accentuée à cause de la montée de la droite américaine. Ainsi, Washington prends l'initiative individuelle de développer son système antimissile qui met en cause le traité antibalistique ABM de 1972, rejette le protocole de Kyoto sur l’environnement, s’oppose aux efforts de la OCDE pour l'établissement d’un accord sur le contrôle des paradis fiscaux, fait échec à la Cour pénale internationale (CPI) à laquelle avait adhéré le président Clinton, et rejette la Conférence des Nations-Unies contre la discrimination raciale à Durben parce qu’elle ne parvient pas à dicter aux participants son agenda.
Dans un monde de plus en plus intégré, où les intérêts des uns sont intimement liés aux intérêts des autres, un comportement qui ne prend en compte que sa suprématie militaire et économique est plus que nuisible. Il met en cause les équilibres nationaux et internationaux déjà très précaires dans une phase de changement rapide et de transition. En effet, une puissance stratégique et économique comme les Etats-Unis pesant d’un poids très lourd sur les destinées du monde, et par conséquent de tous les pays sans exception, ne peut se permettre des politiques déséquilibrées ou injustes sans risquer de provoquer des réactions en chaîne, aussi biens imprévisibles que désastreuses.
Les américains semblent s’étonner d’avoir constaté l’ampleur des ressentiments que manifeste l’opinion mondiale à leur égard, malgré le bien qu’ils font à l’humanité. En réalité, tous les peuples, y compris les peuples arabes et musulmans ont, contrairement à l’apparence, beaucoup de sympathie et d’affection à l’égard d’une nation phare qui a offert et continue d'offrir des innovations et des réalisations matérielles et intellectuelles fabuleuses à l’humanité, sans lesquelles notre civilisation moderne ne serait pas telle qu’elle est. C’est à la politique américaine fondée sur l’unilatéralisme, le refus du dialogue, l'égoïsme, la négligence d’une vision globale tenant compte des intérêts vitaux des autres peuples et trahissant par là les valeurs de cette civilisation même que s’opposent une opinion mondiale de plus en plus consciente du devenir commun de l’humanité.
Un Etat palestinien, mais lequel ?

Un Etat palestinien, mais lequel ?
Par Dominique Vidal
« Le Comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) affirme la nécessité de poursuivre la démarche à l’ONU à la prochaine session de l’Assemblée générale, pour obtenir la reconnaissance de l’adhésion d’un Etat de Palestine sur les frontières du 4 juin 1967 avec Jérusalem-Est pour capitale [1] », déclare dans un communiqué son secrétaire général, Yasser Abed Rabbo.
Autrement dit, sauf surprise de dernière minute, le 20 septembre prochain, l’Organisation des Nations unies (ONU) sera saisie de la candidature de la Palestine. Selon les observateurs, plus de 129 Etats – c’est-à-dire la majorité des deux tiers requise pour l’admission d’un nouveau membre – ont d’ores et déjà annoncé qu’ils voteraient en sa faveur. Quinze à vingt autres envisageraient d’en faire autant. On ignore, en revanche, le verbatim de la (ou des) résolution(s) soumise(s) à l’Assemblée générale. S’il s’agissait effectivement d’accueillir formellement un nouvel Etat, il faudrait saisir le Conseil de sécurité, au sein duquel les Etats-Unis ont annoncé qu’ils useraient de leur droit de veto. Les efforts de dernière minute de la diplomatie américaine – et européenne – afin d’éviter un « clash » à l’Assemblée générale incitent à la prudence. Washington cherche à reprendre la main dans un monde arabe en plein bouleversement et un tel veto lui coûterait sans doute très cher.
Dans une nouvelle intitulée La Fêlure, Francis Scott Fitzgerald écrit cette phrase célèbre : « On devrait pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir et cependant être décidé à les changer... »Mais on oublie généralement ce qui précède : « La marque d’une intelligence de premier plan est qu’elle est capable de se fixer sur deux idées contradictoires sans pour autant perdre la possibilité de fonctionner. [2] » Quel rapport, dira-t-on, avec le « tsunami diplomatique » – l’expression est d’Ehoud Barak [3] – qu’Israël s’attend à subir en octobre ou novembre à New York ? C’est que la perspective de cette bataille onusienne suscite deux débats distincts, mais hélas comme confondus, ce qui les rend difficilement compréhensibles.
Le premier porte sur l’avenir même de la construction institutionnelle et politique susceptible de régler au mieux le conflit israélo-palestinien, et qu’on résume en général avec cette question : « Un Etat ou deux Etats ? » Le second concerne l’attitude à adopter vis-à-vis de la démarche palestinienne en direction des Nations unies.
Ce sont là, dans un cas comme dans l’autre, des questions qui relèvent exclusivement, en dernier ressort, des Palestiniens et de ceux des Israéliens qui acceptent leur droit à l’autodétermination. Quiconque se préoccupe de la paix au Proche-Orient peut évidemment y réfléchir en toute légitimité. Mais prétendre les trancher à Paris relèverait de cet orientalisme dénoncé en son temps par le regretté Edward Saïd, voire d’une démarche néocoloniale…
Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale de l’ONU partageait la Palestine en deux Etats, l’un « juif » et l’autre « arabe », et créait une zone internationale pour Jérusalem et les lieux saints. Le sabotage britannique, les divergences américano-soviétiques à la veille de la guerre froide, les divisions arabes et surtout les ambitions sionistes eurent raison de ce plan. La guerre de 1947-1949, d’abord judéo-palestinienne, puis israélo-arabe déboucha sur un tout autre partage : Israël agrandit son territoire d’un tiers, annexant une partie de l’Etat arabe mort-né, dont les dépouilles furent récupérées par la Transjordanie (la Cisjordanie) et l’Egypte (la bande de Gaza). Pire encore : pour garantir durablement son caractère juif, il expulsa les quatre cinquièmes des Arabes de Palestine – qui ont appelé ce nettoyage ethnique la Nakba (catastrophe).
Moins de vingt ans après, au terme de la guerre des Six Jours, Tel-Aviv s’emparait du reste de la Palestine et commençait son œuvre de colonisation…
Et pourtant, depuis plus de six décennies, malgré l’avortement du plan de partage, la communauté internationale reste fidèle – en paroles – à son principe : résoudre le conflit par la coexistence de deux Etats. Il aura fallu l’échec du bien mal nommé « processus de paix » d’Oslo, la seconde Intifada et l’impasse totale provoquée par l’intransigeance des gouvernements Barak, Sharon et Netanyahou pour que l’autre perspective, celle d’un Etat unique, revienne au premier plan.
Cette vision avait eu, rappelons-le, ses partisans de part et d’autre. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, autour d’intellectuels de premier plan comme Martin Buber et Judah Magnès, un courant binationaliste se développera et gagnera en influence dans le Yichouv, la communauté juive de Palestine : les formations qui s’y reconnaissaient obtiendront ainsi, aux élections syndicales et politiques de 1944, plus de 40 % des voix, avant d’être balayées par la ferveur nationaliste de la guerre. Six ans plus tôt, ces partis avaient adopté avec la Ligue pour le rapprochement et la coopération judéo-arabes une plate-forme considérant que « la construction de la Palestine comme patrie commune du peuple juif y retournant et du peuple arabe y résidant doit être fondée sur une compréhension et un accord mutuel durables ». Et de prôner « la non domination d’un peuple par un autre indépendamment de leur force numérique respective », donc « un régime binational en Palestine. [4] »
Du côté palestinien, dans les années 1960 et 1970, l’OLP se fixera pour objectif d’« édifier une société libre et démocratique en Palestine, pour tous les Palestiniens qu’ils soient musulmans, chrétiens ou juifs, et de libérer la Palestine et son peuple de la domination du sionisme [5] ». Jusqu’en juin 1974, où son Conseil national se prononça pour l’établissement d’une « autorité indépendante, nationale et combattante sur toute partie libérée du territoire palestinien ». La centrale palestinienne ira au bout de cette logique le 15 novembre 1988 : ce jour-là, elle proclame à Alger l’indépendance de l’Etat de Palestine tout en entérinant les résolutions 181 de l’Assemblée générale onusienne du 29 novembre 1947 et 242 du Conseil de sécurité du 22 novembre 1967, donc l’existence de l’Etat d’Israël dans la mesure où ce dernier se plie au droit international.
Cette reconnaissance devient formelle lors des accords d’Oslo, en septembre 1993, à travers l’échange de lettres entre Yasser Arafat et Itzhak Rabin. « Avec l’établissement d’Israël en tant qu’Etat juif en 1948, l’idée binationale sembla condamnée à l’oubli politique, résume la politologue Tamar Herman dans sa contribution à un livre récent, consacré à ce courant influent avant-guerre et coordonné par Avi Gordon, du département des études juives de l’Université de Cincinnati [6]. Mais voilà qu’un demi-siècle plus tard, sur fond d’effondrement du processus d’Oslo, d’irruption de la seconde Intifada, de réoccupation de facto de la Cisjordanie et de Gaza et en particulier de modification de l’équilibre démographique judéo-palestinien à l’ouest du Jourdain, ce concept apparemment oublié paraît effectuer un come-back politique. Cette fois, néanmoins, la plupart des avocats du binationalisme se trouvent du côté palestinien, avec quelques rares autres du côté israélien. Quelques observateurs extérieurs prônent également le binationalisme comme un recours. »
Quatre facteurs principaux vont en effet dans le sens d’une solution binationale du conflit israélo-palestinien [7] :
— Il s’agit d’abord – pourquoi ne pas le dire ? – d’un bel idéal, beaucoup plus conforme aux valeurs éthiques et démocratiques de ce début du XXIe siècle. Qui, après les expériences tragiques des guerres de Yougoslavie, du Caucase ou de l’Afrique des Grands Lacs pourrait encore prôner une conception du monde fondée sur sa fragmentation en Etats ethniques ou ethnico-religieux ? Et a fortiori les « nettoyages » ethniques qui en découlent un jour ou l’autre ?
— Loin d’être plaquée sur la réalité israélo-palestinienne, cette vision binationale plonge profondément ses racines, on l’a vu, de part et d’autre, dans le Yichouv d’avant-guerre comme dans la première décennie de combat de l’OLP.
— Mais c’est surtout l’échec de la stratégie politico-diplomatique adoptée ensuite par la centrale palestinienne qui explique la « renaissance » de l’idée binationale. Non seulement les trente-sept années écoulées depuis juin 1974 n’ont pas vu la naissance de l’Etat espéré sur une « partie libérée du territoire palestinien », mais Israël contrôle plus que jamais la Palestine occupée, sauf les petites zones autonomes de Cisjordanie (où il intervient souvent brutalement) et la bande de Gaza (qu’il étouffe avec un blocus à peine entamé par la révolution égyptienne et bombarde régulièrement). Le nombre de colons a été multiplié par cent, et leurs implantations couvrent plus de 40 % de la rive occidentale du Jourdain – à quoi s’ajoutent les zones annexées de fait par le mur et la vallée du Jourdain, quasiment interdite aux Palestiniens. Quant à Jérusalem-Est, elle compte désormais autant de Juifs que d’Arabes.
— Enfin, cette évolution sur le terrain a entremêlé toujours plus étroitement non seulement les deux économies, celle de la Palestine dépendant étroitement de celle d’Israël, mais aussi les deux peuples : d’un côté 500 000 colons juifs en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, de l’autre 1 500 000 Palestiniens citoyens d’Israël, héritiers des 150 000 qui parvinrent à échapper à l’expulsion de 1947-1949. L’extrême droite israélienne se sert d’ailleurs de la perspective d’un « Etat arabe » aux côtés d’un « Etat juif » pour en finir avec la citoyenneté des Arabes israéliens, voire pour préparer leur « transfert ». Avigdor Lieberman expose ainsi sans détour son « Plan pour une résolution du conflit [8] » : non pas un « transfert physique de population ni de démolitions d’habitations », mais la création d’« une frontière là où il n’en existait pas, en fonction de la démographie », si bien que « les Arabes qui vivaient, jusque-là, en Israël recevront la citoyenneté palestinienne ». Voilà qui a le mérite de la cohérence : l’ancien videur de boîte de nuit moldave se voit désormais videur des Arabes d’Israël.
Il y a là de quoi alimenter la réflexion sur un possible Etat unique, qui resterait toutefois à définir : constitutionnellement, juridiquement et politiquement, il en existe en effet beaucoup de variantes, de l’Etat unitaire dominé par une collectivité nationale (sans que les autres y jouissent de droits) à l’Etat binational (accordant des droits égaux aux différents groupes nationaux), en passant par le système d’« un homme une voix » ou encore à la reconnaissance pour les minorités de droits humains et civiques égaux (mais non de droits politiques collectifs)…
Mais quatre facteurs importants constituent des obstacles à la constitution d’un Etat unique :
— Tout d’abord la volonté des deux peuples concernés. Car on imagine mal qu’il faille imposer, par exemple, un Etat binational démocratique à deux peuples… qui n’en voudraient ni l’un ni l’autre. Or c’est jusqu’ici le cas de la quasi totalité des Israéliens, mais aussi d’une majorité de Palestiniens, moins nette il est vrai qu’auparavant : on comprend d’ailleurs que ces derniers, après quarante-quatre ans d’occupation, de colonisation et de violences, ne rêvent pas de vivre dans le même Etat que les Israéliens, dont ils ne connaissent plus que les soldats et les colons. L’étape bi-étatique peut apparaître de ce point de vue comme une phase nécessaire pour qu’Israéliens et Palestiniens acceptent éventuellement un jour de partager le même Etat.
— Le deuxième obstacle relève de la lucidité politique : depuis que l’OLP s’est prononcée pour un Etat palestinien aux côtés d’Israël, elle n’a pas réussi à l’arracher à ce dernier, alors que cette formule préserve l’existence d’Israël en tant qu’« Etat juif », aussi longtemps du moins que la majorité de sa population le souhaitera. Sur quels rapports de force s’appuierait-elle soudain pour lui imposer un Etat binational, synonyme, lui, de la fin de la conception sioniste ? L’« Etat juif » prôné par Theodor Herzl implique en effet le contrôle de la terre par une majorité juive…
— Dans ces conditions, l’Etat unique ne risque-t-il pas de se résumer à la réalité actuelle, à savoir un Etat d’apartheid ? Avec une autre série de questions, pour l’essentiel laissées par ses tenants sans réponse convaincante : quid du statut des deux peuples, dont l’un jouit aujourd’hui de tous les droits, y compris politiques, et l’autre d’aucun ? Quid des colonies de Cisjordanie ? Faudra-t-il, au nom de l’« équilibre » avec les Palestiniens d’Israël, en accepter le maintien ? Quid des garanties données à chaque nation et à chaque religion quant à la préservation de ses intérêts ? La bataille pour l’égalité des droits risque d’être longue et ardue, d’autant que les opinions publiques internationales se considéreront sans doute beaucoup moins concernées.
— D’où un dernier problème : si la ligne politico-diplomatique de l’OLP n’a pas abouti à la création d’un Etat palestinien, elle a néanmoins réussi à convaincre de sa nécessité l’essentiel de la communauté internationale, laquelle reste toutefois simultanément attachée à l’existence et à la sécurité de l’Etat d’Israël, un des rares qui lui doive la vie [9].
Aujourd’hui, la perspective de deux Etats s’inscrit dans le droit international et les résolutions de l’ONU, y compris celles du Conseil de sécurité. Renoncer à ce point d’appui bi-étatique au profit de la perspective d’un Etat unique reviendrait pour les Palestiniens à oblitérer toutes les batailles qu’ils mènent pour leurs droits. Certains d’entre nous se souviennent des années 1960, cette époque où la quasi totalité des opinions occidentales soutenait Israël et ignorait tout des Palestiniens, qualifiés de « réfugiés arabes [10] »…
Tels sont, très schématiquement résumés, les éléments d’un débat stratégique d’avenir, aussi légitime que fondamental, que nul ne saurait trancher – a fortiori dans un salon parisien – au nom de dogmes préétablis. L’autre débat, autour de la candidature de l’Etat de Palestine à l’ONU, est de nature conjoncturelle et tactique. Le seul lien, ténu, entre l’un et l’autre, tient à la conscience que nous vivons une des dernières chances de la solution bi-étatique.
Si la communauté internationale représentée par l’Assemblée générale de l’ONU accueille la Palestine d’ici à la fin 2011 et crée ainsi les conditions d’une négociation radicalement différente des précédentes, l’établissement d’un Etat palestinien aux côtés d’Israël reste peut-être encore possible. Si elle s’y refuse, ou si, l’ayant acceptée, elle voit son élan brisé par le Conseil de sécurité, cela engendrerait une nouvelle déception dans la région et dans le monde, et la radicalisation des opinions palestiniennes et arabes que celle-ci susciterait précipiterait sans doute la maturation du projet d’Etat unique.
Il serait évidemment déraisonnable de ne pas saisir cette chance. Les Palestiniens ont assez souffert depuis la Nakba pour qu’on ne prétende pas faire la révolution sur leur dos : c’est aussi de leur droit à reprendre leur souffle dans leur Etat qu’il est question. Soixante-quatre ans après, l’entrée à l’ONU du second Etat, arabe celui-là, prévu par le plan de partage avorté du 29 novembre 1947, constituerait à la fois un événement historique et un tremplin essentiel pour de nouvelles avancées. Devenu le 194e membre des Nations unies, l’Etat de Palestine aurait accès – même s’il restait simple observateur – à l’ensemble des organisations du système onusien, à commencer par la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye et à la Cour pénale internationale (CPI) de Rome, sans parler des institutions financières, économiques et commerciales. Et surtout il pourrait exiger de traiter désormais, à égalité, avec l’Etat d’Israël, non plus dans le cadre du Quartet, mais dans celui de l’ONU et sur la base de ses résolutions. Les droits du peuple palestinien bénéficieraient ainsi d’un surcroît de légitimité, y compris le droit au retour ou à compensation : la négociation porterait, non sur leur principe, mais sur leur mise en œuvre. Bref, la règle du jeu elle-même changerait. A condition, évidemment, que la mobilisation populaire, sur place et dans le monde, ne faiblisse pas, afin d’aider à consolider et exploiter à fond ces nouveaux acquis en exerçant sur Israël les pressions plus que jamais indispensables.
S’il y avait encore le moindre doute sur l’importance de l’échéance et de la décision, il suffit d’observer, sur les sites Internet des principaux organes de presse de Tel-Aviv et des groupes de pression ultra-sionistes, la panique qui a saisi, depuis quelques semaines, le gouvernement de droite et d’extrême droite israélien ainsi que ses inconditionnels de par le monde. De même, à Washington et dans les capitales européennes les plus proches d’Israël, on ne sait visiblement plus quoi inventer pour dissuader l’Assemblée générale de se prononcer. Comment croire que cette mobilisation générale aurait pour but d’éviter… un piège tendu aux Palestiniens ?
Reste à savoir si ce branle-bas de combat sauvera le gouvernement Netanyahou-Lieberman-Barak du désastre annoncé. A en croire Ron Prozor, l’ambassadeur d’Israël aux Nations unies, c’est peu probable : dans un télégramme secret au ministère des affaires étrangères, révélé par le quotidien Haaretz [11], ce diplomate expérimenté et respecté dans son pays estime qu’Israël n’a « aucune chance d’empêcher la reconnaissance de l’Etat de Palestine ». Au terme de plus de soixante rencontres avec ses homologues à New York, il assure : « Le maximum que nous puissions espérer, c’est qu’un groupe de pays s’abstienne ou soit absent lors du vote (…) Seuls quelques pays voteront contre l’initiative palestinienne. » Même au sein de l’Union européenne, précise Prozor, il n’y en aurait que quatre : l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas et la République tchèque…
C’est dire que beaucoup dépendra du courage – ou de la lâcheté – de Paris. Dans une lettre en réponse aux signataires d’une pétition en faveur de l’admission de l’Etat de Palestine à l’ONU, le ministre français des affaires étrangères écrivait le 19 août : « Si une relance du processus de paix n’intervenait pas d’ici septembre, la France a déjà annoncé qu’elle prendrait ses responsabilités sur la question de la reconnaissance de l’Etat de Palestine. » Curieusement, le 2 septembre, à en croire l’Agence France Presse, le même ministre présentait l’Assemblée générale des Nations unies comme « l’occasion de rouvrir le chemin de la négociation plutôt que de risquer une confrontation diplomatique stérile et dangereuse ». Alain Juppé serait-il en voie de « kouchnerisation » ?
Notes
[1] Agence France Presse, jeudi 8 septembre.
[2] Francis Scott Fitzgerald, La Fêlure, Gallimard, Paris, 1963.
[3] Le Figaro, Paris, 13 avril 2011.
[4] Cf. Alain Gresh et Dominique Vidal, Palestine 1947 : un partage avorté, Complexe, Bruxelles, 1988.
[5] Cité dans Intemational Documents for Palestine. (IDP), Institute for Palestine Studies, Beyrouth, 1969.
[6] Tamar Herman, « The Bi-National Idea in Israel/Palestine : Past and Present » (PDF), in Avi Gordon, Brith Shalom and Bi-National Zionism : « The Arab Question » as a Jewish Question, Carmel, Jérusalem, 2008.
[7] Voir mes conclusions du Colloque de Dijon en novembre 2009 : Jacques Fontaine, Philippe Icard, André Larcenaux, Raphaël Porteilla (dir.), Quel Etat ? Pour quelle Palestine ? (L’Harmattan, Paris, 2011).
[8] The Jerusalem Post, Jérusalem, 26 juin 2011.
[9] Cette remarque vaut a fortiori pour la France : dans un pays où le génocide des juifs fut l’œuvre, non de l’occupant, mais de l’Etat français, de sa police et de sa milice, on ne s’étonnera pas que, même six décennies plus tard, l’immense majorité de la population considère l’existence de l’Etat d’Israël comme une évidence – y compris les 70 % de Français favorables à la création d’un Etat palestinien, selon un sondage réalisé par l’IFOP pour l’Association France Palestine solidarité (AFPS) au printemps 2010, « Les Français, Israël et la Palestine », 11 avril 2010.
[10] Voir Alexis Berg et Dominique Vidal, « Même De Gaulle était isolé », Le Monde diplomatique, juin 2007.
[11] Haaretz, Tel-Aviv, 28 août 2011.
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