Articles

Les ennemis (Zakaria Tamer)





Les ennemis (Zakaria Tamer)





Le policier siffle et aussitôt le soleil se lève. Sa lumière jaune comme le bois des vieilles potences éclaire les rues dé la ville.
A cet instant, les gens s'éveillent, à regret, avec des visages désespérés.


Deux moineaux sont perchés sur la branché d'un arbre, au bord d'une rue. Ils ne gazouillent pas en l'honneur du soleil matinal, mais échangent des regards inquiets et désemparés.
— Où voler ? dit l'un. Les avions occupent notre ciel
— II ne nous reste que le ciel des cages.
— Nous en oublierons de chanter.
Les deux moineaux regardent un avion noir traverser le ciel à la vitesse de l'éclair. Ils échangent un autre regard inquiet. La ville leur semble une gueule aux crocs voraces.
Ils avalent des pilules empoisonnées et tombent morts sur le trottoir de ciment.


Deux vieillards marchent à petits pas. Tristes, ils échangent des propos :
— La fin des temps est proche...
— Tout va de mal en pis !
— Il est temps de rédiger la pétition...
— Quelle pétition ?
— Celle qu'il nous faut adresser à Dieu. Il est grand ! Qu'allons-nous écrire ?
— Ceci : les soussignés sollicitent du Maître de la Création l'envoi d'une armée d'anges qui prendra position aux frontières pour combattre l'ennemi, sous réserve qu'elle ne nous traite pas en prisonniers de guerre...
— Que ferons-nous si notre demande n'est pas exaucée ?
— Nous rédigerons une autre pétition pour demander d'être exemptés des cinq prières !
— Et s'il n'est pas d'accord ?
—    Pourquoi non ? Il nous dispensera aussi du jeûne. Il est le Clément, le Miséricordieux.


Des enfants, dans la cour d'une école. Ils se livrent avec passion à un nouveau jeu :
— Je suis Tarzan...
— Je suis Antara..
— Je suis un millionnaire...
— Je suis l'inventeur de la bombe atomique…
— Je suis un policier...
— Je suis l'inventeur des avions,
Les enfants se jettent sur l'inventeur des avions, le bourrant de coups de pieds et de coups de poings, il hurle au secours.


Louange à Dieu qui nous a créés hommes. Nous nous élançons de l'avant à l'heure du danger, tel le vent. Jamais détruits, nous nous en sortons toujours.
Louange à Dieu qui ne nous a pas créés femmes, assises dans des maisons et que les bombes des ennemis déchiquètent comme de vieilles chaussettes.
Louange à Dieu, lui seul en est digne.


On questionne un astrologue sur l'avenir. Il dit sans hésiter :
Les grands périront ; les petits périront ; les chats, les oiseaux et les fleurs seront détruits, Les livres, les drapeaux, les maisons seront brûlés ainsi que tes bancs des écoles et les photos-souvenirs. Le napalm effacera les rires, la langue arabe et les épis. Les hôpitaux seront détruits. Les femmes sortiront dans les rues sans voile.
Quand cette prédiction fut publiée, détaillée dans un livre, les patriotes furent unanimes à réprouver ce qu'elle annonçait à propos des femmes. Ils s'exhortèrent les uns les autres à sacrifier jusqu'à leur vie pour empêcher cette abomination de se produire.


Les hommes sont sur le point de faire leur prière, dans la mosquée. Ils sont regroupés, anxieux, autour du cheikh. L'un d'eux lui demande d'une voix tremblante. : Notre cheikh, y a-t-il des avions au paradis ? Pas d'avion au paradis, répond le cheikh. Tous soupirent, rassurés. Louange à Dieu, disent-ils dans leur joie.


Par Dieu, notre silence à propos de .l'ennemi n'avait pas pour cause la faiblesse mais notre refus, notre fierté, notre confiance en nous-mêmes. Ils disaient : Nous voulons votre pétrole.
Nous avons répondu : Prenez notre pétrole. Nous sommes les descendants de Hâtem, de la tribu de Tay.
Ils disaient : Déclarez une guerre sans merci aux idées importées :
Nous avons répondu : Nous sommes experts dans l'art de l'escarmouche et nous avons dressé des potences et bâti des prisons.
Ils voulaient s'emparer d'une ville. Nous leur avons donné des villes et encore des villes, mais nous ne faisons pas attention à eux. S'ils possèdent des avions et des bombes, nous, nous possédons les vraies valeurs et nous obéissons à des principes célestes. Quelle différence entre ce qu'ils ont et ce que nous avons ! Nous sommes forts parce qu'armés d'âmes et de droits, non de matière éphémère et transitoire.




La langue arabe a obtenu la .distinction la plus élevée dans l'ordre du mérite national pour sa participation à la transformation d'une défaite militaire en victoire. Elle a appelé la guerre retraite et la retraite résistance. Par elle, la résistance se nomme héroïsme et l'héroïsme victoire. Nous avons vaincu l'ennemi. Nous vaincrons aussi sa cinquième colonne qui feint d'ignorer les vertus combatives de la langue arabe.


L'élève demande au professeur : Quelle différence y a-t-il entre l'homme et l’animal ?
L'animal ne parle pas, l'homme si, répond le professeur.
Le professeur ne mentait pas et nous autres, animateurs de radio et de télévision, parlons mieux que personne.
Au Créateur des cieux et de la terre, qui nous a donné la faculté de parler, nous adressons tous nos remerciements. De fait, les avantages de la parole sont innombrables. Le jour où nous avons combattu l'ennemi, notre faculté de parler a joué un rôle très honorable. Elle a fait front avec courage, abattu des avions, détruit des chars, exterminé des soldats.
Pourquoi donc ce qui est arrivé ? Pourquoi avons-nous été vaincus alors que notre éloquence a déployé des trésors de bravoure dignes des plus grands héros ?


Le citoyen Sulayman al-Qasem a faim. Il mange un copieux journal plein d'articles à la louange du régime au pouvoir. Il y est fait l'éloge des hauts faits du gouvernement en matière d'éradication de la pauvreté.
Quand il fut rassasié, Sulayman remercia Dieu, et se mit à croire d'une foi profonde à ce que disaient les journaux.


L’animateur : Comment vous nommez-vous ?
Le jeune homme : Abd al-Mun'im al-Halabi
— Marié ?
— Célibataire.
— Que faites-vous dans la vie ?
— Je n'ai pas de travail…
— Pourquoi ne travaillez-vous pas ? Peut-être êtes-vous riche ? Ou détestez-vous le travail ?
— Je ne suis pas riche et ne déteste pas le travail. J'en cherche depuis des années.
— Quel souhait voudriez-vous voir réaliser ?
— Je voudrais mourir immédiatement.
—    Il n'y a pas de doute, chers auditeurs, Abd al-Mun'im al-Halabi est un citoyen zélé. Comme vous le remarquez, il souhaite mourir pour se punir de ne point participer à l'effort de construction d'une société qui va de l'avant...






Le petit enfant demande à sa mère : A quoi servent les yeux ?
Le visage de la mère se renfrogne. Elle dit à son enfant, en le regardant d'un air inquiet et, désapprobateur. Les yeux .sont .faits pour .regarder, avec respect et amour les photographies des chefs de la nation.
L'enfant dit :'Et les oreilles ?
La peur de la .mère augmente : Les oreilles sont faites pour écouter les ordres et .les discours politiques.
— la langue7
—.La langue, n'a d'autre utilité que d'aider à avaler tes aliments une fois qu'ils ont été mâchés par les dents.
L'enfant sourit, ambigu, mais sa mère tremble, en proie à une violente terreur.


L'animatrice de télévision : Acceptez-vous, cher Khaled ibn al-Walid, d'expliquer à nos auditeurs comment vous êtes devenu un héros célèbre ?
—    Je suis devenu un héros grâce aux sels Andraus. Tous .les matins je bois un verre d'eau après y avoir dissout deux cuillerées de sels Andraus. Comme chacun sait, les sels.Andraus activent le foie, dégagent l'estomac, fortifient le corps et l'esprit.


Cherchez autant que vous voudrez, monsieur le policier, ma femme n'est pas une de ces presses sur lesquelles on tire les tracts politiques subversifs.
Son rire n'est pas un complot impérialiste et ne venez pas m'expliquer que sa personne même est une critique ouverte du régime. D'autant qu'avant de l'aimer, je lui ai demandé ce qu'elle pensait du régime au pouvoir dans le pays. Elle a aussitôt répondu qu'elle lui vouait un immense amour, et c'est seulement à ce moment-là que j'ai permis à mon cœur d'aimer cette patriote consciente.
Lorsque je l'ai embrassée, la première fois nous étions aussi émus et émerveillés l'un que l'autre, comme si nous nous trouvions, criant et applaudissant, au cœur d'une marche de soutien au combat des peuples. Quelle fidélité plus grande à-ta patrie pourriez-vous exiger, monsieur le policier ?


Je suis un citoyen indigent qui ne diffère en rien de tous les autres citoyens indigents. Mes vêtements sont comme leurs .vêtements, mon estomac comme leur estomac... J'ai peur comme ils ont peur.
Quand l'Etat m'accorda la palme du mérite pour mon travail dans une de ses usines, je ne compris pas à sa juste valeur l'honneur qui m'était échu. Quelques mois plus tard, je demandai une autre augmentation, ignorant ce que coûte la bataille contre l'ennemi, et contrevenant par là même aux instructions officielles recommandant l'austérité. Je ne me rendais pas compte des maux qui s'abattraient sur la nation si ma demande était satisfaite. Je ne comprenais pas que si j'obtenais cette nouvelle augmentation, les finances de l'Etat en seraient amoindries. Et si les fonds de l'Etat venaient à manquer, il en résulterait de grandes difficultés pour trouver les sommes nécessaires pour payer le whisky, les vêtements des femmes, les automobiles et les immeubles résidentiels. Je ne voyais pas que si le whisky venait à manquer, si les femmes se mettaient en colère, si les voitures et les immeubles étaient moins luxueux, il s'ensuivrait historiquement et objectivement une diminution du contentement des dirigeants vis-à-vis du pays, ce qui ne pourrait qu'affecter leur efficience. Leurs déclarations et leurs discours deviendraient ternes et ennuyeux et cesseraient de faire peur à l'ennemi.
Ainsi, quand je demandais cette augmentation, je servais l'ennemi et favorisais le succès de sa guerre psychologique. Je dois être sévèrement châtié.
N.B. : Cette conscience soudaine à laquelle j'ai accédé n'a rien à voir avec ma convocation au poste de police. En effet, je n'y ai été interrogé que sur mes propositions en matière d'évolution du système de production.


Le policier, accoudé au parapet du fleuve, crie d'une voix rude :
— Fleuve !
— Qui m'appelle ?
— Moi !
— Qui es-tu ?
— Je suis le policier '
Les eaux du fleuve ont un tremblement. Le policier ajoute :
— Si tu ne veux pas être pourchassé et contraint de vivre le reste dé tes jours en exil, tu dois t'engager par écrit à ne pas te mêler de politique.
— Mais c'est mon pays !
—    Veux-tu être jeté en prison ? dit le policier d'une voix sèche. Le fleuve exécuta les ordres du policier et fit sa soumission aux puissants de ce monde.


Aux autorités concernées :
Nous, les êtres humains misérables qui vivent dans les ruelles étroites et obscures, exigeons ce qui suit :
— Qu'on nous permette de marcher nus. Pour économiser le prix des vêtements et pour que nos corps aient l'occasion d'être exposés à l’air et à la lumière.
— Que les hôpitaux gouvernementaux procèdent gratuitement à l'ablation de nos estomacs qui perturbent nos vies de façon politiquement injustifiable.
—    Qu'on nous coupe la tête, puisqu'il a été établi que ce qui fait d'un citoyen un traître, ce sont les yeux qui voient, la langue qui parle, les oreilles qui entendent, la raison qui raisonne et celle qui ne raisonne pas.


On raconte qu'un homme aimait une femme mais que celle-ci, refusait de l'épouser, II lui demanda :
— Tu ne cesses de dire que tu m'aimes ; pourquoi donc ne veux-tu pas m’épouser ? La femme répondit :
— Je t'aime, mais tu es d'une .famille où l'on n’enterre pas ses morts. Comment veux-tu que je vive avec toi dans une maison dont toutes les pièces sont pleines de cadavres ?
L'homme réfléchit un instant et dit :
— Tu as raison...Les morts ont leurs tombes hors des maisons des vivants.
II se mit à creuser un trou profond .pour y ensevelir les corps de ses ancêtres. Mais les fantômes des ancêtres et des ennemis le couvrirent de chaînes et l'enterrèrent dans le trou qu'il avait creusé.
La femme ne pleura pas mais se mit à aiguiser l'épée de son homme et à attendre qu'il revienne pour combattre les ancêtres et les ennemis.


Un lâche vivant vaut mieux qu'un mort courageux. Baise la- main des puissants, même si au-dedans de toi tu souhaites qu'elle se .brise. Si tu attends quelque chose d'un chien, dis-lui 'Monseigneur le .chien.
Sois le premier à obéir et le dernier à désobéir. Et .si la parole est d'argent, le silence est d'or. La capacité à se satisfaire est un trésor inépuisable. Reste .où l'on t'a mis et obéis aux puissants. Celui qui marche sur te chemin tout tracé arrive au but.


Le roi vit un jour un groupe d'enfants qui jouaient .dans un champ, en riant joyeusement. Il leur demanda :
— Pourquoi riez-vous ?
— Je ris parce que le ciel est bleu, répondit l'un des enfants. Un autre :
— Je ris parce que les oiseaux volent.
Le roi regarda le ciel, les oiseaux et les arbres mais n'y vit rien de lisible. Il se persuada que le rire des enfants n'avait d'autre cause que leurs plaisanteries aux dépens de sa royale Majesté. Il rentra dans son palais et prit une ordonnance interdisant de rire, mais les enfants ne prêtèrent aucune attention à l'ordre royal. Ils continuèrent à rire du bleu du ciel, du vert des arbres et des oiseaux qui volent.


Les hommes du quartier tinrent une réunion pour parler des affaires d'ici-bas et de celles de l'au-delà. Survint un personnage à- barbe blanche qui leur dit d'un ton réprobateur :
L'ennemi ne nous a vaincu que parce que nous nous sommes éloignés de notre Foi, Sachez que cette défaite est une punition et un avertissement : une punition pour les fautes que vous avez commises, un avertissement pour vous mettre en garde contre un avenir de catastrophes et de malédictions.
Un homme du quartier s'écria : Que faire ? Guide-nous.
L'homme à la barbe dit : Revenez à votre religion ! Repentez-vous ! Demandez grâce !
Un homme : Mais nous prions, nous jeûnons et ne faisons de tort à personne. Nous invoquons Dieu matin et soir !
Le barbu : Cela ne suffit pas ! Vous devez bâtir une mosquée pour porter haut te nom de Dieu.
— Construire une mosquée coûte beaucoup d'argent et nous sommes pauvres...
— Maudits soyez-vous, crie le barbu. Vous vous dérobez avec des prétextes dérisoires alors que vous dépensez tout l'argent que vous gagnez en choses futiles et transitoires. Il est sombre, le destin de celui qui préfère les biens de ce monde à la satisfaction de Dieu...
Les hommes baissent la tête, honteux.
Les gens du quartier eurent faim longtemps mais ils construisirent une mosquée au minaret tel une lance pointée vers l'espace, comme pour transpercer les avions de l'ennemi.


L'enquêteur dit à l'enfant, dans le berceau : Ne mens pas ! Dis-nous tout ce que tu sais sur tes camarades !
L'enfant ne répond pas. L'enquêteur se lâche et tonne, exaspéré : Tu oses refuser de parler !
II appelle ses hommes. Ils entrent avec leurs fouets et la nuit aux étoiles mortes...


Le vieillard agonise. Ses enfants et petits-enfants sont rassemblés, tristes, autour de lui. Il regarde de ses yeux épuisés leurs visages pâles, leurs vêtements en lambeaux et dit d'une voix faible que la tristesse fait trembler : Je vais mourir sans vous laisser ce dont vous avez besoin.
Il voudrait poursuivre mais une faiblesse soudaine l'envahit et l'oblige à se taire. Il ferme1 les yeux, tremblant du désir de dire à ses enfants et à ses petits-enfants :
La vie est étrange, mes enfants : Faites tout ce qui est mauvais et scandaleux. Répandez la dissolution sur la terre.1 Ne dites pas la vérité même si la corde de la potence est serrée à votre cou. Mentez ! Flattez les riches et les gens haut placés. Flattez les vains ; les gens creux, les vaniteux ! L'avenir est à eux et à personne d'autre.. Applaudissez ceux qui montent et injuriez ceux dont l'étoile descend. Enivrez-vous ! Ne priez pas ! Ne jeûnez pas ! Ne soyez bons pour personne. Soyez la droite et la gauche, l'Orient et l'Occident ! Méprisez les livres : le sourire d'un responsable vaut mieux que cent livres ! Ecrasez les faibles et dormez, soumis, sur le seuil des puissants ! Louez ceux qui ne méritent pas de l'être ''Applaudissez aux aboiements des chiens ! Soyez tambours, qu'on n'entende plus le chant des rossignols !"
Le vieillard fut pris d'une violente colère. Il voulut crier ce qu'il avait à dire mais la mort l'enleva à cet instant précis et fit taire l'agonisant gonflé d'amertume et de regret.


Le professeur dit à ses élèves : Comme je vous l'ai déjà dit, l'année se compose de quatre saisons. Quelles sont-elles ?
— L'automne, crie un élève.
— En automne, les feuilles des arbres jaunissent, dit le professeur, on laboure la terre et les nuages se font abondants.
L'automne est là. Les feuilles des arbres jaunissent puis tombent recouvrant les cadavres de ceux qui ont été tués à la guerre et n'ont pas été enterrés.
— L'hiver, crie l'élève.
— En hiver, il pleut et la -terré s'imbibe d'eau, dit le- professeur.
L'hiver est arrivé. Nos avions ont été abattus et leurs équipages innocents sont comme des semences dans la terre sur laquelle se déverse la pluie.
— Le printemps, crie l'élève.
—    Au printemps, tout est vert, dit le professeur. Le printemps est là. La terre s'est recouverte d'herbe verte et de fleurs. Mais les mères et les villes portent toujours leurs vêtements de deuil. L'été est la saison de la moisson, dit le professeur. L'été est arrivé mais la terre ne portera pas d'épis de blé. Des avions nouveaux y mûrissent, et des hommes appareillés pour une seconde mort.


L'homme plante la lame de son couteau dans la terre Jusqu'à la garde en un mouvement vengeur. Puis il colle son oreille au sol et crie, surpris :
— La terre pleure...
Puis il colle une deuxième fois son oreille à la terre et crie, d'une voix alourdie par la joie : Elle est morte !
Quand il colla son oreille à la terre pour la troisième fois il n'entendit plus que les bottes des soldats martelant la terre en cadence, monotones.

Aux origines de la crise du régime baasiste de Damas



   Aux origines de la crise du régime baasiste de Damas

   Par Samir Aita


Il y a bien longtemps que les discussions politiques n’ont été aussi osées, aussi ouvertes en Syrie. Tous les sujets y sont abordés.
 D’abord l’invasion américaine de l’Irak, la nature de la résistance dans ce pays et la démocratie que l’on y a promise après la chute de M. Saddam Hussein, laquelle sombre dans les méandres ethniques et religieux. "Nous voulons plus de droits politiques, plus de libertés, de vraies réformes, mais pas l’instabilité constructive américaine (lire "Instabilité constructive»).
Il faut un Etat pour qu’il y ait démocratie. Mais un Etat qui ne soit ni sous la tutelle d’un pouvoir corrompu, ni sous celle des chars américains", réclament en substance les Syriens. L’ambiance dans le pays est devenue lourde, surtout depuis la rupture avec l’allié français et le retrait forcé des troupes syriennes du Liban.

Remonte alors la mémoire des fondations de la nation, la construction du pays sur un compromis démocratique. Face à la division en plusieurs Etats régionaux confessionnels (Damas, Alep, Alaouites et Druzes) voulue par la France après la première guerre mondiale, les élites politiques se sont alliées pour imposer une totale unification (1936-1942). Ces mêmes élites avaient accepté la création d’un Liban indépendant incluant, malgré l’opposition populaire, quatre districts dépendant initialement de Damas, juste pour éviter l’installation d’un Liban confessionnel, à majorité maronite, et réfractaire sur ses flancs. Et, prenant en compte un régionalisme très marqué – notamment autour de Damas et d’Alep –, le compromis démocratique a ouvert la voie à une variété de partis politiques, populistes certes, mais sans idéologie religieuse ou régionale. C’est dans ce cadre que le parti Baas fut fondé.

Durant les six décennies qui ont suivi l’indépendance, le pays a connu une dizaine d’années de réelles libertés civiques, mises à mal par des coups d’Etat (1949-1953) résultant des luttes d’influence des puissances occidentales et de l’union avec l’Egypte nassérienne (1958-1961), réalisée à la demande insistante des dirigeants syriens. 
Cette jeune tradition démocratique fut même capable d’une dynamique originale. Ainsi, le congrès de Homs en 1953, qui avait réuni les différents mouvements politiques et certains militaires, avait permis de "remercier" le dictateur Adib Shishakli (1949-1953) et d’organiser des élections libres, uniques à l’époque dans les pays arabes. Les Frères musulmans et les communistes y avaient obtenu chacun un siège. Mais la jeune démocratie n’a cependant pas résisté à l’agitation anticoloniale et sociale, aux rivalités entre grandes puissances alors en pleine guerre froide, et surtout à la politisation de l’armée.

Malgré ses turbulences, cette période a vu la construction des principales institutions de l’Etat syrien (la Syrie a été le premier pays arabe à fonder une banque centrale en 1953), les plus forts taux de croissance économique et la démocratisation de l’éducation et de la santé.
La majorité des Syriens, des jeunes pour la plupart, ne connaissent pas cette période. Ils ont été élevés à l’ombre de Hafez Al-Assad, qui avait installé un pouvoir stable et autoritaire, suite à son "mouvement de correction" (1970). Ce dernier était dirigé contre les militaires baasistes arrivés au pouvoir, six ans plus tôt, par un coup d’Etat. Le nouveau système instrumentalise une partie de la communauté alaouite pour asseoir sa mainmise sur les affaires du pays (1).

La Syrie paiera cher cette stabilité. Après une première période d’ouverture vers la bourgeoisie des villes et des partis politiques récupérés dans un Front progressiste, Hafez Al-Assad passe l’épreuve du feu de la guerre du Kippour (dénommée "guerre du Ramadan" par les Arabes) en 1973, dans un climat d’unité nationale.
 Cette dernière se fissure après 1976 et l’intervention syrienne au Liban contre la résistance palestinienne et ses alliés de la gauche. Le régime réprime alors durement un mouvement de la société civile (syndicats professionnels – avocats, ingénieurs, etc. – et partis politiques non inclus dans le Front dont les acteurs vont croupir des dizaines d’années en prison) qui exige la levée de l’état d’urgence en vigueur depuis 1963 (2).

La situation s’aggrave dans un pays secoué par une vague d’attentats que commettent des islamistes radicaux, soutenus militairement par le rival baasiste irakien, M. Saddam Hussein. La Syrie plonge alors dans une ambiance de guerre civile, qui culminera dans les massacres de Palmyre (1980) et de Hama (1982). La bourgeoise sunnite fait grève, jusqu’au moment où, à Damas, elle suspend le mouvement, choisissant le compromis plutôt que l’éclatement du pays.
Une chape de plomb s’abat alors, marquée par les luttes familiales au sein du clan Assad – surtout avec Rifaat, le frère du président – et par les confrontations avec les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne. Damas soutient la révolution iranienne de 1979 et renforce son alliance avec l’Union soviétique. Malgré le boycott arabe unanime de l’Egypte, coupable d’avoir signé la paix séparée de Camp David avec Israël (1979), la Syrie reste isolée sur le plan régional. Mais le régime résiste à une nouvelle défaite de ses troupes en juin 1982, face aux forces d’invasion israéliennes, et devient un acteur incontournable de la scène libanaise.

Un premier tournant s’amorce en 1986. La banqueroute financière force le pouvoir à promouvoir la production agricole, subventionnant même les anciens propriétaires terriens traumatisés par la réforme agraire. C’est aussi la "libéralisation" du commerce extérieur au profit des acteurs privés. Le régime assure ainsi la sécurité alimentaire du pays – le seul de la région à ne pas être importateur net de produits agricoles – et renoue son alliance avec sa "bourgeoisie". Simultanément, il applique volontairement un programme d’ajustement structurel à la mode Fonds monétaire international, tout en refusant formellement toute "assistance" des institutions financières internationales. Rapidement, la Syrie n’a plus de "socialiste" que son parti unique et sa bureaucratie d’Etat. Un second tournant s’effectue en 1990, après la chute du mur de Berlin : Damas rejoint la coalition anti-Saddam, malgré l’impopularité d’un tel revirement.

Une ère radieuse semble s’ouvrir. En 1989, les accords de Taëf ont ramené la paix au Liban et y ont confirmé, avec l’aval international, la domination syrienne. Des négociations s’ouvrent avec Israël pour le retour du Golan, occupé depuis la guerre de six jours (1967), sous la souveraineté syrienne. Grâce aux premières mesures de libéralisation et aux exportations pétrolières, la croissance économique s’accélère. Mais l’embellie ne dure pas.

Pressions américaines renforcées

Les services syriens au Liban et une partie de la nomenklatura s’engouffrent dans l’affairisme créé par la politique de reconstruction voulue par le premier ministre Rafic Hariri. Puis le processus de paix avec Israël échoue, le premier ministre israélien Ehoud Barak ayant renoncé à un accord que le président Assad souhaitait laisser en héritage.
 L’échec d’une rencontre de la dernière chance entre le président américain William Clinton et Hafez Al-Assad à Genève, en mars 2000, provoque un choc immense. Les Etats-Unis et Israël ont-ils jugé que le "Lion" était trop vieux pour signer la paix, ou ont-ils estimé que leurs intérêts allaient mieux avec le maintien de l’instabilité ?

Hafez Al-Assad décède peu de temps après, le 10 juin 2000. Son fils Bachar accède à la présidence, moyennant un changement à la sauvette de la Constitution, qui ne prévoyait pas un chef de l’Etat si jeune. Nul émoi dans la communauté internationale face à ce changement constitutionnel : la secrétaire d’Etat américaine Madeleine Allbright assiste aux funérailles et approuve la succession, de même que le président français Jacques Chirac. Le discours d’investiture du jeune président provoque l’espoir, surtout chez les Syriens et les Libanais, d’une sortie définitive des années de plomb. 
On commence à rêver de libertés à retrouver, de réformes économiques apportant travail et prospérité et d’une autre image sur la scène internationale. Hélas, cinq ans plus tard, la Syrie en est loin.
Car le jeune président a dû affronter le choc du 11-Septembre et la vengeance américaine programmée contre l’Irak. Préservé du djihadisme islamiste que connaissent ses voisins, le régime syrien voyait d’un mauvais œil la disparition, non de son rival Saddam Hussein, mais d’un autre Etat arabe laïque dans la région. Tout en tirant profit du détournement de l’embargo sur l’Irak, comme tous les autres pays frontaliers d’ailleurs, la Syrie s’oppose, au Conseil de sécurité, à la légitimation de la guerre américaine. Elle partage les positions de la France, de la Belgique et de l’Allemagne. Puis, l’invasion de l’Irak accomplie, elle espère, comme ses partenaires français ou allemand, retrouver un rôle stabilisateur à Bagdad, d’autant qu’elle y maintient des liens avec des cadres baasistes, voire tribaux et religieux.
L’administration américaine ne l’entend pas de cette oreille. Son combat est idéologique. Elle accroît la pression sur Damas, avec notamment l’adoption par le Congrès, le 11 novembre 2003, de la résolution dite Syria Accountability Act (3). Début mai de la même année, au retour de sa visite à Damas, M. Colin Powell expliquait que le régime syrien avait trois doigts – un au Liban, un en Irak et un en Palestine – et que les Etats-Unis allaient les couper.

En réalité, Washington s’intéresse peu à la démocratie en Syrie et n’active pas les sanctions prévues contre les membres du pouvoir. En revanche, le président Bush déstabilise l’Etat et l’économie syriens en imposant des sanctions commerciales et en accusant de blanchiment la principale banque publique du pays, laquelle détient la majeure partie de ses réserves en devises. 
C’est pourquoi le pouvoir syrien multipliera – en vain – les propositions et les gestes de bonne volonté, y compris sécuritaires, en direction des Etats-Unis, convaincu que ces derniers sont plutôt préoccupés par la montée de l’hostilité islamiste en Irak et chez leurs alliés saoudien, égyptien ou jordanien, d’où sont issus les kamikazes du 11-Septembre. Mais la surprise de M. Bachar Al-Assad est venue surtout de son allié français, qui opère un virage spectaculaire sur le dossier libanais. Dès juin 2004, M. Chirac propose à son homologue américain une résolution du Conseil de sécurité exigeant le retrait immédiat des troupes syriennes du Liban. C’est à partir de ce revirement que les événements se sont accélérés au Liban, et qu’ils ont conduit à la "révolution du Cèdre" et au départ des troupes syriennes. Ce revirement français était-il lié à une nouvelle lecture des développements en Irak ? A un conflit commercial avec le pouvoir de Damas sur un contrat de gaz ? Aux amitiés avec Rafic Hariri ? Ou bien à un malaise plus profond du président français vis-à-vis de son jeune protégé syrien ? M. Chirac pouvait espérer jouer le rôle de mentor de la transformation économique et démocratique de la Syrie, comme l’avait fait auparavant François Mitterrand pour l’Espagne post-franquiste. Il avait reçu M. Bachar Al-Assad en grande pompe en 1999, bien avant son accession à la présidence, puis à nouveau en 2001 et 2002. Il avait également soutenu directement les réformes administratives et juridiques, et la signature d’un accord de partenariat euro-syrien. 
Mais ce "deal" pour des réformes excluant le politique n’était-il pas faussé dès le départ, parce qu’ignorant la nature même du régime ?

Ainsi, en Syrie, comme dans presque tous les pays arabes, le pouvoir est devenu une "institution" séparée de l’Etat. Centré autour de la présidence et des chefs des services de renseignement, il ne peut fonctionner qu’en affaiblissant l’Etat, où ministres et autorités de régulation n’ont qu’une marge de manœuvre très limitée. La vie publique est réduite à un parti hégémonique totalement instrumentalisé par le pouvoir au gré des luttes intestines entre ses membres. Aucune réforme réelle n’est alors possible, sans s’attaquer à cette dualité en elle-même. Or, en Syrie, c’est ce pouvoir qui a installé Bachar Al-Assad, et en a fait son otage. Assad père avait tendu, malgré lui, un réel piège à son fils.

Avec le retrait syrien du Liban, et perdant sa plus grande carte régionale, ce système s’est révélé au grand jour. Il est mis en cause en public par les Syriens, à tous niveaux. Qu’il l’ait voulu ou non, M. Bachar Al-Assad avait rouvert la vie politique lors de son investiture. Ce fut, pour un temps, en 2001, le "Printemps de Damas", demandant la levée de l’état d’urgence et le rétablissement des libertés publiques. Le pouvoir syrien a rapidement vu rouge, surtout lorsque la vague de contestation a atteint le Baas lui-même. La répression a été exemplaire contre les opposants.

Trois ans se sont écoulés, mettant un terme à toute illusion de réformes économiques accélérées non accompagnées de réformes politiques et institutionnelles profondes (le fameux modèle chinois). Pour essayer de surmonter la crise, M. Bachar Al-Assad a appelé à un congrès du parti pour juin 2005, promettant un saut qualitatif dans les réformes. Les espoirs renaissent : un changement de la Constitution est nécessaire pour mettre un terme au monopole du Baas sur "l’Etat et la société" (article 8), et au caractère "socialiste" de l’économie, compris comme capitalisme d’Etat (article 13).
 Les oppositions sont allées chercher des alliances non seulement à l’intérieur du Baas, mais aussi chez les Frères musulmans, à condition que les deux acceptent les règles démocratiques et laïques et avouent les erreurs passées, permettant de tourner la page des années de plomb. Une réconciliation nationale est nécessaire.
 Une triple déception Le résultat du congrès du parti est en demi-teinte. Précédé par une répression symbolique contre le dernier forum démocratique (le salon "Atassi", du nom d’une ancienne personnalité politique baasiste ayant refusé de rentrer dans le Front d’Assad père), et par des efforts exceptionnels de séduction envers les milieux d’affaires, ces assises ont abordé la majorité des points soulevés dans le débat intérieur : lois d’urgence, libertés publiques, séparation des pouvoirs, nature de l’économie et citoyenneté des Kurdes de Syrie. Le congrès a également renvoyé la vieille garde du parti. Mais il déçoit sur trois points essentiels : le principe de l’alternance au pouvoir, la réforme de l’Etat et le processus de réconciliation nationale. De plus, des chefs des services de sécurité entrent dans les instances dirigeantes du parti, et le dialogue avec les Frères musulmans est brandi comme une ligne rouge à ne pas franchir (4).

L’issue de ce processus n’est pas encore écrite, d’autant plus que l’administration américaine a intérêt à voir se perpétuer ce pouvoir affaibli. Toute transformation rapide, démocratique et séculière se heurterait aux Etats-Unis et aurait du mal à s’accommoder de la conception confessionnelle et ethnique de la "démocratie" sans Etat, telle qu’on la voit à l’úuvre en Irak et au Liban. Néanmoins, de nombreux Syriens continuent à croire qu’une telle transformation reste possible. Elle a même déjà son symbole : le jasmin.

Notes

(1) Les alaouites sont une communauté musulmane, branche du chiisme duodécimain, constituant 11 % de la population syrienne, et vivant en majorité dans la montagne du même nom.
(2) La loi d’état d’urgence, toujours en vigueur, date de 1962. Elle a été réactivée par le communiqué n° 2 du coup d’Etat du 8 mars 1963.
(3) Cette résolution autorisait le président des Etats-Unis à édicter, quand il le déciderait, des sanctions correspondant au danger que la Syrie continue de représenter aux yeux de Washington.
(4) Une loi datant de 1980 sanctionne de la peine capitale l’appartenance aux Frères musulmans.

L’Etat contre la Nation







L’Etat contre la Nation

Par Burhan Ghalioun 1996 

Burhan Ghalioun, auteur de plusieurs ouvrages de sociologie et de politologie sur les pays arabes, a publié récemment Le malaise arabe, l’Etat contre la nation (Paris, La Découverte, 1991, 187 p.).
 L’ouvrage est important dans la perspective du débat ouvert dans cette livraison. Il cherche en effet à identifier la nature des difficultés, qu’en dépit d’un extraordinaire passé et de ressources humaines et naturelles peu communes, le monde arabe rencontre pour entrer de plain pied dans la modernité.
 Au travers d’une synthèse brillante de l’histoire et du présent, Burhan Ghalioun développe cette thèse que la source du malaise arabe se situe dans la contradiction, entre, d’un côté, la logique de l’Etat (des Etats) surdéterminée par les dominations étrangères et les rapports internationaux, et, de l’autre, la logique d’une société civile, d’une nation arabe, qui ne parvient pas à s’identifier à cet Etat.
 Cette contradiction affaiblit la société civile et dégrade l’Etat. Quelques "bonnes feuilles" de l’ouvrage (pp. 103 à 109) sont reproduites ici, avec l’aimable autorisation de l’auteur et des Editions La Découverte.

Il est à notre avis difficile de comprendre la crise actuelle de l’Etat arabe sans sortir du cadre strict et étroit de l’Etat et sans reprendre l’analyse des transformations du mouvement socio-politique qui a été à l’origine de la légitimation de cet Etat moderne, et qui en a constitué, pendant plus d’un siècle, l’âme, l’animateur et la force directrice.
 Il s’agit bien sûr du mouvement national arabe dans ses différents particularismes, formes et manifestations. Dans ce cas la vraie question qui se pose est la suivante :
 quelle est la cause de la dégénérescence de ce mouvement et son pouvoir national ?

En y regardant de près, nous constatons qu’il n’y pas eu, en ce qui concerne la structure interne de l’Etat, c’est-à-dire l’institution, de véritables transformations depuis son installation. Ce sont les pouvoirs et les régimes politiques qui ont changé. Mais, même dans ce domaine, le changement concerne moins la structure que les politiques et les attitudes des équipes dirigeantes à l’égard de la société. 
C’est cela qui explique l’aporie et la susceptibilité observées. Il s’agit en effet de la mise en place de nouvelles politiques sociales, économiques et policières, et non pas la transformation de la structure bureaucratique rationnelle de l’appareil étatique. Ce changement d’attitude de la part de l’Etat n’est d’ailleurs pas séparable d’un autre changement, non moins fondamental, celui de l’attitude de la société à son égard.

C’est l’adhésion au pouvoir et au programme nationalistes qui a été le plus profondément atteinte. Ainsi, l’idéologie nationaliste, le mythe du pouvoir centralisé, fort et puissant, les mots d’ordre de l’indépendance, qui faisaient sans doute sa popularité, deviennent, en quelques décennies, la cause de son impopularité.
 Il a suffi que le programme national, arabiste ou simplement territorialiste, se montre inopérant ou défaillant, pour que l’Etat perde son équilibre, son identité et les valeurs qui faisaient de lui un objet d’adhésion et de consensus. Privé d’âme, d’un projet national, c’est-à-dire global et pertinent, et n’ayant plus rien à proposer à la société, aucune idée convaincante, aucun principe moral ou politique, l’Etat redevient une simple machine, une mécanique monstrueuse, inhumaine et insupportable.
 Il ne parvient à s’imposer et se maintenir que par la force : celle de la répression et, aussi, de l’inertie historique. C’est pourquoi l’échec de ce programme laisse l’Etat national moderne à nu, allant jusqu’à provoquer la mise en cause de sa légitimité historique et non seulement politique.

La désertion de l’Etat national par les masses commence dès les années soixante-dix, avec pour corrélation, l’effondrement des idéologies nationalistes et socialistes, la démoralisation des élites sociales agissante au sein du gouvernement ou dans l’opposition. Tout un processus qui conduira à la corruption et à la dégénérescence des groupes dirigeants.
 En fait, la structure absolutiste du pouvoir n’a pas changé, c’est l’échec historique du nationalisme, la seule source de valeurs où l’Etat moderne installé dans les pays du Tiers monde, peut encore puiser des principes d’organisation et de structuration, qui la rend plus évidente. Car cet échec l’a finalement vidée de sa substance politique, dans la mesure où il a fait dépendre la reproduction du pouvoir quasi entièrement de l’accroissement de la répression. Dans le cas des sociétés arabes, ce processus a dû apparaître encore plus accentué à cause de la faiblesse congénitale d’un Etat territorial qui a toujours été considéré comme un Etat provisoire sur le chemin de la réalisation du véritable Etat-Nation, l’Etat arabe unifié. En effet, l’Etat territorial (qutriyya) apparaît dans cette perspective comme un Etat purement administratif ou fonctionnel. Il n’est pas ou il ne peut pas constituer en lui-même un principe moral, car il ne couvre point une communauté clairement et historiquement distincte. Dans ce cas, il ne peut bénéficier que d’une marge étroite de manœuvre : les succès et les réalisations économiques. Sur le plan de la souveraineté et de l’identité, il n’est légitime que dans la mesure où il cherche à s’effacer. Ainsi, ayant été accepté plus par intérêt et commodité que par conviction et adhésion morales ou idéologiques, il perd sa valeur et parait nécessairement peu rentable du moment où il n’arrive plus à avancer sur ce chemin des acquisitions ; alors qu’une telle avance reste elle-même irréalisable sans le soutien populaire et le consensus national. C’est ainsi que la rupture entre Etat et société se met en évidence et que, le même Etat qui semblait, naguère, représenter en soi un succès formidable sur l’histoire et refléter la volonté profonde et apparente de la nation, est perçu aujourd’hui comme le plus grand obstacle au progrès, le monstre qui étouffe les libertés comme la vie individuelle et collective. La crise de l’Etat se traduit par le rejet d’un pouvoir identifié, de plus en plus, comme étranger.

Il faut dire aussi, que durant des années, l’Etat national, c’est-à-dire aussi cette machine moderne ainsi que les idées qui la commandent face à la société, fonctionnait comme un instrument, exécutant des politiques imposées, dans une large mesure, par la pression des mouvements ou des forces exerçant leurs pouvoirs ailleurs que dans ses instances. 
Son instrumentalisation s’est vue même aggravée sous le nouvel ordre politique national. On peut même dire que ses structures organisationnelles à forte coloration libérale, héritées de la période coloniale, ont fortement régressé avec la mise en place du programme national. La signification de cette instrumentalisation est que les appareils n’ont pas pu développer, en eux-mêmes, de principes directeurs, c’est-à-dire une propre conscience, une morale et une finalité. Ils continuent de dépendre totalement, dans leurs orientations, des facteurs extérieurs ainsi que de la volonté des groupes sociaux qui en occupent les postes. Il suffit donc que les aspirations et les politiques de ces groupes au pouvoir changent dans un sens moins national pour que l’Etat se trouve coupé de la société. Et puisque l’Etat n’existe pas par lui-même, il subit automatiquement et sans résistance les transformations opérées au sein des forces sociales et des élites dirigeantes.

La dégradation du pouvoir national, de la qualité de ses rapports comme de ceux des élites avec la société, sont ainsi le résultat de l’effondrement du projet nationaliste lui-même, sur ses différents plans et à travers les trois étapes de la renaissance culturelle, de l’indépendance politique et du développement économique. Deux ensembles de facteurs, l’un d’origine externe, l’autre d’origine interne en sont responsables.

Il y a tout d’abord les impacts directs du processus de transe-nationalisation, agissant comme un processus de sape et de démantèlement de toute autonomie possible des pouvoirs en place dans le Monde arabe, comme partout ailleurs dans le Tiers monde. Cette transe-nationalisation qui doit être entendue autant comme un processus politique et culturel qu’économique, a pour conséquence de priver les Etats de leur capacité de maîtriser leur devenir, l’environnement dans lequel ils évoluent et de l’empêcher de constituer leur historicité propre. Elle les laisse, matériellement et moralement, à découvert, comme une monnaie de singe. Dans ces conditions, ces Etats n’ont plus aucune pesanteur ou impact dans le tissu social.

Cependant, la crise de l’Etat national n’a pas son origine seulement ni même essentiellement, dans les contradictions objectives du marché international. La ferme volonté des pays industrialisés de préserver leur supériorité absolue dans tous les domaines et de s’opposer à toute modification du schéma de la division international de travail, apparaît clairement aujourd’hui comme la source principale de l’enlisement, voire de l’asphyxie générale des économies comme des Etats des pays pauvres.

Au-delà de l’économie, les politiques de corruption systématique par les entreprises des pays industrialisés des élites et classes dirigeantes du Tiers monde, sont l’une des causes principales de la faillite du développement à l’heure actuelle. Se rendant compte de leur incapacité matérielle et objective de sortir de l’impasse dans laquelle elles sont mises par les puissances industrielles, ces élites se laissent rapidement désarmer politiquement et moralement, abandonnant la partie du développement, au profit de la quête des seuls intérêts privés. Elles vont bientôt rivaliser dans la défense des politiques d’abandon et des compromissions, espérant pouvoir se réserver individuellement ou collectivement, une place, ou un rôle dans le marché international.
Ainsi, jamais un aussi grand mouvement de transfert de capitaux des pays du Tiers monde vers les pays industrialisés n’a été organisé dans l’histoire moderne. 
En l’espace de deux décennies seulement, des centaines de milliards de dollars ont quitté, et continuent de quitter tranquillement, les pays pauvres. Une véritable hémorragie qui a mis à genoux toutes les économies en voie de développement et cause l’arrêt net de toute croissance. Il y a ensuite les facteurs liés aux contradictions propres aux formations socio-économiques arabes, aux caractéristiques de leur constitution historique, politique, culturelle, aux incohérences de leurs idéologies. Ainsi, la crise politique, idéologique et identitaire engendrée par l’échec se trouve accentuée par l’émergence dans son sillage des formes de solidarités traditionnelles : partielles, régionales ou claniques, comme sources de pouvoir et d’identification en concurrence directe avec celles de l’Etat. C’est d’ailleurs pour contourner cette dévaluation du pouvoir et de l’ordre nationalistes, que les différents groupes sociaux cherchent à organiser, en dehors de l’Etat ou au-delà de ses frontières et parallèlement à lui, des réseaux d’échanges culturels et matériels propres, dont dépend leur reproduction. D’où aussi la tendance à la décomposition du tissu national.

S’articulant avec les facteurs externes qui privent l’Etat de sa centralité par rapport à l’étranger, et l’ouvrent aux jeux directs des forces extérieures, ces solidarités particulières parviennent parfois à noyauter totalement le pouvoir. L’Etat ressemble alors de plus en plus à un domaine privé, ou devient effectivement un secteur lucratif parmi tant d’autres, c’est-à-dire le siège d’un groupement d’intérêts particuliers. Il se trouve privé de toute autonomie réelle à l’égard des équipes dirigeantes dont il constitue désormais l’otage. Nous avons vu des pouvoirs qui utilisent l’Etat pour développer les entreprises privées de la culture des stupéfiants ou de la vente des armes.
 L’Etat n’est plus, dans ce cas, cet étalon-or, c’est-à-dire cet espace commun, universel, en fonction duquel sont évalués les rapports de pouvoir, à savoir le politique. La source du totalitarisme se trouve ainsi liée à la conception même du rôle historique de l’Etat et du politique. Placé par le projet de construction nationale, au cœur-même du processus de croissance économique, de modernisation, et de formation de la nation, l’Etat ne pouvait que se raffermir et accroître démesurément ses pouvoirs pour renforcer son emprise sur la société et assurer son monopole sur ses ressources aussi bien matérielles que morales. Et si, durant la première période de l’essor national, et malgré sa position de monopole complet du pouvoir, l’Etat était accepté, c’est parce qu’il exerçait ce monopole, ou semblait le faire, dans l’intérêt de nombreux groupes sociaux, voire de la nation entière, alors qu’avec le changement de conjoncture internationale et l’effritement des positions et des organisations sociales et populaires, l’Etat, c’est-à-dire, cette fois, le groupe qui le contrôle, et par conséquent le pouvoir, commence à utiliser, ou semble utiliser, la puissance démesurée de l’Etat, justifiée jadis par son rôle national, pour son propre compte. Et dans ces conditions, l’excroissance de l’Etat se traduit directement par l’asservissement de l’ensemble de la société au groupe du pouvoir, agissant en fonction de ses intérêts sans aucune idéologie, sociale ou nationale